Développement économique, conflits, culture politique et égalité : forces motrices de la démocratie du XVIe au XXe siècle ?

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L’économie, force motrice ou fossoyeuse de la démocratie ? – Article 4

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, alors que les sociétés occidentales ont réduit leurs inégalités internes et qu’elles connaissent une phase de croissance hors du commun, la théorie de la modernisation avance que le développement économique constitue un facteur essentiel de démocratisation et de stabilité des démocraties. Rapidement, des analyses complémentaires mettent l’accent sur les conflits sociaux plutôt que sur l’économie. Selon elles, la démocratie résulte dans une large mesure des luttes de pouvoir entre groupes d’intérêts. Plus récemment, des travaux ont mis en évidence le rôle des guerres et des crises économiques majeures dans la réduction des inégalités de revenu et de patrimoine.

Ces différentes approches ne s’opposent pas, leur complémentarité offre un éclairage sur les problématiques politiques du XXe siècle qui sont, par bien des aspects, comparables aux enjeux contemporains. En outre, elles ont forgé un vocabulaire et des présupposés à travers lesquels nous pensons les questions politiques. La place qu’elles accordent à la culture politique face aux intérêts et aux conflits sera également examinée. Nous allons donc les passer en revue en adoptant une perspective historiographique. La période qui s’ouvre au XVIe siècle ne sera donc pas abordée sous la forme d’un récit historique continu, mais à travers les séquences historiques mobilisées par les principales théories discutées.

La théorie de la modernisation

Inspirée des théories d’Adam Smith, Karl Marx, Émile Durkheim, Max Weber ou Talcott Parsons1, la théorie de la modernisation désigne, dans les sciences sociales de l’après-Seconde Guerre mondiale, un ensemble d’analyses qui lient la démocratisation aux transformations socio-économiques de long terme : industrialisation, urbanisation, alphabétisation, développement de l’éducation, extension des communications de masse, élévation du niveau de vie ou diversification des groupes sociaux, des professions et des formes d’organisation collective. Bien qu’elle ne se réduise pas toujours à un déterminisme économique simple, elle tend à envisager la sortie des sociétés « traditionnelles » comme un processus qui rend les sociétés plus mobiles, plus instruites et plus aptes à adopter et à maintenir des institutions politiques libérales ou démocratiques2. Seymour Martin Lipset en donne l’une des formulations les plus influentes avec son article de 1959, « Quelques prérequis sociaux de la démocratie3 ».

L’article séminal de Seymour Martin Lipset

Lipset conçoit la démocratie à l’aune de Max Weber et de Joseph Schumpeter, comme un système politique favorisant la rotation des gouvernants ; comme un mécanisme social pour la résolution des conflits d’intérêts, où le plus de personnes possible départagent par leur vote les prétendants aux responsabilités politiques. Sa thèse centrale est que les sociétés les plus développées ont davantage de chances de pérenniser la démocratie, parce que la prospérité, l’industrialisation, l’urbanisation et l’éducation favorisent une classe moyenne plus large, une culture politique plus modérée et une plus grande légitimité du régime. Un élément associé moins directement à la prospérité est l’existence d’organisations intermédiaires qui forment des contrepouvoirs. Ces organisations sont sources de nouvelles opinions qu’elles peuvent véhiculer ; elles participent à l’acquisition de compétences politiques ; et elles accroissent l’intérêt pour le politique4.

Le développement économique constitue, selon Lipset, une « marque d’efficience » du système dans son ensemble. La stabilité d’un système démocratique dépend de son efficience, mais aussi de son effectivité et de sa légitimité. L’effectivité représente la « performance réelle du système politique », sa capacité à accomplir les fonctions élémentaires du gouvernement, telles qu’elles sont envisagées par la société. La légitimité dépend de l’aptitude du système à générer et à maintenir la croyance que les institutions politiques existantes sont les plus appropriées5. Elle comprend surtout une part affective et évaluative : les valeurs sur lesquelles repose la démocratie doivent susciter suffisamment d’adhésion. Si je m’attarde sur ses définitions, c’est parce qu’elles structurent les analyses politiques contemporaines et parce que la question de la légitimité apparaît cruciale dans les luttes politiques polarisées où la démocratie se trouve accusée pour son défaut de performance6.

Lipset perçoit dans ce qu’il dénomme les « Weltanschauung politics7 » une source de faiblesse et d’instabilité de la démocratie. Les idéologies « totales » isolent celles et ceux qui y adhèrent des « erreurs » véhiculées par les autres, c’est-à-dire de la réalité. Les partis qui proposent ces types d’idéologies ne s’estiment pas soumis à la compétition politique et à ses règles du jeu. Ils envisagent les luttes politiques comme un affrontement entre, d’une part, la vérité divine et historique et, d’autre part, l’erreur fondamentale. Deux principaux groupes non totalitaires ont adopté ce genre d’orientation en Europe avant 1939 : les catholiques et les socialistes. Il y a eu sinon les organisations totalitaires fascistes et communistes.

À la fin des années 1950, Lipset qualifie l’époque, dans laquelle vivent les démocraties occidentales, de « post-politique » : les différences entre la gauche et la droite se réduisent, de même que celles entre socialistes et modérés ; les conservateurs acceptent l’État-providence. Cette situation reflète l’élargissement de la citoyenneté et du suffrage à l’ensemble des travailleurs. La modernisation a permis de réduire les clivages politiques et a maximisé les conditions d’une politique « cosmopolite ». La principale problématique domestique réside dans la distribution des richesses au sein d’un cadre keynésien, une distribution qui ne requiert ou n’entraîne aucun extrémisme8.

L’optimisme de Lipset contraste avec la polarisation contemporaine, que les inégalités économiques ‒ de revenu comme de patrimoine ‒ contribuent largement à nourrir9. Il n’est peut-être pas étranger à sa focalisation sur des indicateurs agrégés plutôt que sur les processus historiques que ceux-ci condensent. En particulier, il laisse dans l’ombre les mécanismes et les événements par lesquels les richesses sont réparties plus équitablement et favorisent l’élargissement de la classe moyenne.

Le développement et la performance, conditions de survie de la démocratie

Alors que l’approche de Lipset présente le développement comme un facteur d’avènement de la démocratie, celle de Przeworski, Alvarez, Cheibub et Limongi estime qu’il augmente surtout les chances de survie des démocraties existantes. La richesse constitue dans ce second cadre davantage une condition de stabilisation qu’une condition d’émergence : à mesure que le revenu par habitant augmente, les démocraties deviennent moins vulnérables au renversement autoritaire10.

Le changement de perspective théorique ne supprime pas la limite observée chez Lipset au sujet de l’élargissement de la classe moyenne. Przeworski et collaborateurs n’apportent pas d’éclairage à ce sujet. Ils indiquent plutôt que, lorsque ces conditions existent, elles rendent le renversement de la démocratie plus coûteux. L’économie n’apparaît donc pas comme une force fondatrice autonome, mais comme un ensemble de ressources, d’intérêts et de protections qui peuvent consolider l’ordre démocratique.

L’analyse récente de Fukuyama, Dann et Magaloni reformule ce problème en termes de performance, ce que Lipset désigne par effectivité. Dans un contexte de recul démocratique, les citoyens exigent des gouvernants, au-delà du respect de leurs promesses, des procédures ou du droit, des résultats visibles : croissance, infrastructures, services publics, sécurité, réduction de la pauvreté ou des inégalités11. La démocratie repose non seulement sur une légitimité procédurale, mais aussi sur sa capacité à produire des effets matériels perceptibles. Cette capacité renvoie aux théories de Hobbes et de Locke qui adossent au contrat social des contreparties matérielles12.

L’exigence de performance met sous pression la démocratie qui repose sur des procédures, des contre-pouvoirs, la publicité des décisions, les recours juridiques ou la participation citoyenne. Autant de processus qui, pour leur part, exigent du temps. Ils ne constituent pourtant pas de simples obstacles techniques : ils font partie de la démocratie elle-même. Si celle-ci sacrifie ces médiations au nom de l’efficacité, elle se rapproche du modèle autoritaire de la performance ; si elle échoue durablement à produire des biens publics, elle nourrit la défiance envers ses propres principes. La performance démocratique doit donc rester une performance contrainte par la liberté, l’égalité, le pluralisme et la modération du pouvoir.

Dans les perspectives de Przeworski et de Fukuyama, le développement et la performance ne remplacent pas les principes politiques, ils conditionnent leur stabilité et leur crédibilité. La démocratie survit d’autant mieux qu’elle parvient à montrer que ses procédures ne sont pas seulement justes en principe, mais capables d’organiser une vie commune matériellement soutenable.

Développement et mutation des valeurs

Au cours des dernières décennies, le sociologue Ronald Inglehart a affiné la théorie de la modernisation. Dans Cultural Evolution (2018)13, il avance que « les valeurs et les comportements des individus sont influencés par le degré d’assurance que ceux-ci ont de survivre. Quand la survie est incertaine, les gens tendent à se rassembler autour d’un dirigeant fort, à former un front uni contre les personnes extérieures au groupe ‒ une stratégie que l’on peut appeler réflexe autoritaire. » Selon lui, les niveaux inédits de sécurité économique et physique ont entraîné une modification intergénérationnelle des valeurs, qui sont devenues des valeurs d’expression personnelle, post-matérialistes : ayant moins à se soucier de leur sécurité, les jeunes générations se focalisent davantage sur la liberté de choisir sa vie, la liberté d’expression, l’égalité des genres et la participation aux décisions économiques et politiques. Cette évolution culturelle s’accompagne de stratégies visant à maximiser le bonheur humain.

L’analogie avec la biologie faite par Inglehart est la suivante : de même que pour les gènes, au niveau d’un être vivant, la mutation des valeurs entraîne des évolutions sociales d’ampleur. Toutefois, contrairement aux transmissions et aux sélections génétiques, la culture résulte de l’éducation. Les changements peuvent donc intervenir plus rapidement.

Si Inglehart souligne qu’il existe un équilibre entre les forces motrices de la modernisation et l’influence persistente de la tradition, il lui paraît clair que le développement économique mène davantage à la démocratie qu’à l’autoritarisme. En effet, lorsque l’industrialisation en est à ses débuts, les États autoritaires ont autant de chances d’atteindre de forts taux de croissance que les démocraties. Mais à partir d’un certain niveau, la démocratie devient de plus en plus susceptible d’émerger et de survivre. Dans ce contexte, Inglehart estime qu’il n’y a pas de raison de penser que cette dynamique ne s’appliquera pas à la Russie et à la Chine : la première s’est relevée du déclin qui a suivi la chute du communisme ; la seconde, même si elle réprime encore ses opposants politiques, a connu depuis 1980 une forte croissance qui tend à accroître les demandes d’ouverture politique et de démocratisation.

L’optimisme affiché par Inglehart tranche avec la réalité actuelle, aussi bien en Russie qu’en Chine. Dans les deux cas, l’idéologie combinée aux technologies a étayé la main de fer qui enserre les populations.

La démocratie comme produit de conflits

Structure de classe et démocratie

Revenons sur l’angle mort de la théorie de la modernisation, évoqué plus haut : comment les richesses produites par le développement économique sont-elles réparties plus équitablement et favorisent-elles l’élargissement d’une classe moyenne ? Barrington Moore Jr. puis Dietrich Rueschemeyer, Evelyne Huber Stephens et John D. Stephens (ci-après RSS) avancent qu’une plus grande égalité politique résulte du conflit entre classes sociales, celles-ci se transformant sous l’effet de l’expansion du capitalisme14.

Jon Elster définit le concept de classe en termes d’attributs (propriété foncière, compétences intangibles, traits culturels) et de comportements (travailler vs ne pas travailler, vendre vs acheter de la force de travail, prêter vs emprunter du capital…) : une classe est un groupe de personnes qui, pour utiliser au mieux leurs attributs, sont obligées d’entreprendre les mêmes activités15. RSS déduisent de cette définition que les classes sont façonnées par la structure de la production économique capitaliste et par ses développements. Ils définissent à leur tour la notion de classe comme une catégorie sociale « pour analyser les conflits d’intérêts16 », et distinguent trois niveaux d’analyse, chaque niveau ne pouvant être déterminé à partir d’un autre :

  1. La structure de classe ancrée dans l’organisation de la production et modifiée par des formes de mobilité et d’interactions sociales.
  2. Les idées et les dispositions des membres de la classe, c’est-à-dire la conscience de classe.
  3. La détermination et la poursuite d’objectifs par le biais d’actions collectives entreprises au nom de la classe.

Illustrons ces éléments théoriques par des exemples historiques. Dans l’Angleterre du XVIe siècle, les Tudor consolident le pouvoir royal17. La paix qui en découle, conjuguée au soutien du commerce de la laine, stimule de façon spéciale le développement du commerce et du capitalisme dans les campagnes. En effet, à la même époque, en Espagne, les éleveurs transhumants et leurs troupeaux contribuent à la centralisation du pouvoir royal. Pour quelles raisons des conditions politiques et économiques en apparence similaires mènent-elles à des trajectoires divergentes ?

Moore, éclairé par les analyses de R.H. Tawney, avance que les idées et les dispositions évoluent sous la pression des circonstances : les hommes cessent d’envisager la question agraire comme la recherche des meilleures méthodes pour accroître le nombre de personnes sur le territoire. Ils perçoivent de plus en plus la terre comme un bien qui peut être acheté et vendu, comme un capital qu’il est possible de faire fructifier. Le lien organique à la terre cède la place à un lien économique. Bien avant Adam Smith, dans les campagnes anglaises, des groupes épars commencent à « accepter l’intérêt personnel et la liberté économique comme fondements naturels de la société humaine18. »

Le signe le plus frappant associé à ce changement est le boom du marché foncier qui débute aux alentours de 1580 et dure un siècle. Ce boom s’accompagne du mouvement des enclosures, qui consiste en la clôture, par des particuliers, de terres réservées à l’usage collectif, autrement dit, en l’appropriation et en la privatisation de celles-ci. La supervision de ces terres privatisées échoit à des hommes motivés par le profit, qui n’appartiennent pas nécessairement à la noblesse terrienne. Les yeomen, une classe située entre la gentry et les paysans les moins prospères, sont le moteur principal des enclosures. Les paysans ordinaires, pour leur part, ressortent grands perdants de cette transformation19.

Dans l’Angleterre des XVIe et XVIIe siècles, sous l’impulsion des transformations commerciales et agricoles, il se produit une vaste modification de la structure de classe en Angleterre : les marchands, les propriétaires fonciers et ceux qui exploitent leurs terres développent leur pouvoir économique tandis que les paysans se retrouvent lésés. Contrairement à ce qui se déroule en France, les hommes de commerce agissent indépendamment du pouvoir royal, même s’ils collaborent volontiers avec celui-ci dans le but de réaliser des profits. Cependant, à l’aube de la Guerre civile, les citadins fortunés s’opposent aux monopoles de la couronne. Il se produit une « convergence des intérêts » entre une bonne part de l’aristocratie foncière et des citadins, leurs actions collectives défendant leurs intérêts respectifs.

L’émergence d’un gouvernement mixte en Angleterre se produit ainsi sous l’effet d’une restructuration des classes, ainsi que des rapports de force et des alliances entre celles-ci. La jeune république américaine de la fin du XVIIIe siècle contraste avec cette dynamique dans la mesure où, comme nous l’avons observé20, les factions sont perçues négativement, notamment parce qu’elles peuvent mener à une tyrannie de la majorité. L’idéal d’une société constituée d’une classe unique prévaut.

RSS soulignent qu’au XIXe siècle, Jeremy Bentham et James Mill pensent la démocratie compatible avec une société divisée en classes : soit les ouvriers adopteraient une attitude déférente à l’égard de leurs supérieurs, soit ils se percevraient comme des capitalistes et agiraient en conséquence. Si, par contre, ils étaient en mesure d’accéder au pouvoir, ils feraient peser le risque d’une tyrannie de la majorité. C’est pourquoi John Stuart Mill conçoit des arrangements démocratiques (votes multiples pour les personnes éduquées ou qualifiées) qui privilégient les élites intellectuelles21.

Dans les faits, l’extension des droits politiques à la classe ouvrière n’a pas les conséquences négatives redoutées par Mill. Cette extension, selon RSS, résulte principalement d’une lutte de la classe ouvrière et, plus largement, des exclus, non de l’implémentation d’un idéal politique universaliste. En particulier, la bourgeoisie, après avoir mené les révolutions de la fin du XVIIIe siècle et sécurisé son statut politique, se bat rarement pour l’extension des droits politiques. Cependant, la classe ouvrière étant trop faible pour conquérir seule des droits politiques, elle fait appel à la petite bourgeoisie urbaine et rurale ‒ marchands, artisans, fermiers et autres métiers indépendants, non soumis à des pressions politiques22.

Des institutions façonnées par les conflits sociaux

La théorie de la modernisation et les analyses fondées sur les conflits sociaux ne sont pas incompatibles : les luttes de classes contribuent à expliquer comment le pouvoir et les richesses sont redistribuées, elles ne remettent pas en question la relation de causalité entre développement et démocratie. Les travaux de Daron Acemoglu et James A. Robinson se fondent eux aussi sur les conflits sociaux tout en invalidant l’hypothèse qu’un revenu par habitant élevé ait pour conséquence un régime démocratique.

Dans Economic Origins of Dictatorship and Democracy (2005)23, Acemoglu et Robinson explicitent leur cadre théorique qui repose sur deux grandes prémisses. La première est l’utilisation de la théorie des jeux pour modéliser les comportements économiques : les individus ont des préférences définies concernant les résultats ou les conséquences de leurs actions ; ils évaluent leurs options (y compris politiques) et ils adoptent souvent des stratégies. La seconde prémisse est l’adoption d’une anthropologie hobbesienne : « la politique est intrinsèquement conflictuelle », elle se déroule sur fond de compétition politique et économique entre groupes d’individus, similaires à des classes marxistes et dont les intérêts divergent. Le pouvoir politique se compose du pouvoir légal (de jure) et du pouvoir réel (de facto) : les groupes d’intérêt utilisent leur pouvoir réel, augmenté par les moyens économiques, pour conquérir un pouvoir légal qui leur fournit un avantage politique sur le long terme. Les institutions économiques et politiques résultent de cette lutte de pouvoir.

Acemoglu et Robinson reconnaissent une dette intellectuelle à Moore concernant leur analyse des origines de la démocratie24. Comme lui, ils s’appuient en premier lieu sur l’exemple historique de l’Angleterre, du XVIIe au XIXe siècle. Ils soulignent qu’au XVIIe siècle, les marchands et les propriétaires terriens, dont les activités sont orientées par le commerce, pèsent sur l’échiquier politique. Concernant le XIXe siècle, ils soutiennent que l’extension du droit de vote a été stimulée par l’existence de menaces crédibles de révolution, en particulier par les soulèvements de couches exclues de la participation politique.

La logique conflictuelle défendue par Acemoglu et Robinson, productrice d’institutions démocratiques, n’est pas nécessairement adossée au développement économique. Dans un article de 2008, Acemoglu, Johnson, Robinson et Yared remettent en question la corrélation entre revenu et démocratie, « pierre angulaire de l’influente théorie de la modernisation25 ». Ils entreprennent des analyses statistiques portant sur le revenu par habitant et la démocratie dans différents pays, en employant deux méthodes successives26. Dans les deux cas, ils ne détectent aucun impact causal évident des revenus sur la démocratie.

Quid de la culture ?

En étudiant la Révolution et la jeune République américaines, nous avons souligné les influences intellectuelles anglaises et françaises27. Hobbes figure en tête parce qu’il introduit des innovations majeures en philosophie politique. Néanmoins, contrairement à Harrington ou à de nombreux aspects de la philosophie de Locke, il n’est pas républicain. De plus, la culture républicaine et démocratique des colonies anglaises d’Amérique ne se résume pas à des théories philosophiques, elle repose tout autant, voire davantage sur des pratiques instituées28, souvent par la force des choses, notamment par la rareté de la main-d’œuvre qui a donné un poids politique aux colons29.

Dans Economic Origins of Dictatorship and Democracy, Acemoglu et Robinson mentionnent les États-Unis naissants à propos de la Constitution américaine, pour laquelle ils invoquent l’interprétation matérialiste de Charles Beard, alors même que celle-ci est contestée depuis sa formulation (1913) pour avoir occulté les aspects culturels. Or des historiens comme Bailyn et Wood ont produit, au cours du XXe siècle, des analyses d’ampleur qui équilibrent les facettes matérielles et culturelles. Ce point n’est pas anecdotique dans la mesure où il souligne un angle mort théorique qui amène à modérer l’anthropologie hobbesienne : la naissance des États-Unis montre que le conflit révolutionnaire s’est déroulé avec la Grande-Bretagne mais que, domestiquement, les tensions se sont résolues majoritairement au travers de débats démocratiques, à l’exemple de la ratification de la Constitution. C’est en partie grâce à la culture républicaine que les États-Unis ont survécu en tant que démocratie, alors que la transition de présidence de Washington à Jefferson aurait pu entraîner une dérive autoritaire30.

Même si la culture possède elle-même souvent des origines conflictuelles, elle ne se résume pas au conflit : les premières lois de la Grèce ancienne, selon la tradition, ont été adoptées à la suite de conflits sociaux, mais une fois les institutions politiques de la démocratie mises en œuvre, les lois ont résulté de débats plutôt que de conflits.

La théorie des jeux et la conflictualité politique, prémisses anthropologiques matérialistes et conflictuelles d’Acemoglu et Robinson, s’inscrivent à mon sens dans le processus philosophique et historique de dévalorisation moderne de la vertu au profit des jeux d’intérêts31. Ce processus est compatible avec la liberté et l’égalité, valeurs morales fondatrices des démocraties contemporaines, ainsi qu’avec des institutions politiques et économiques reposant principalement sur le contrebalancement des intérêts et sur leur mise en concurrence. Comme nous l’avons vu dans les articles précédents, liberté, égalité et mécanismes politico-économiques basés sur les jeux d’intérêts ont été philosophiquement imbriqués dans les sociétés occidentales.

La baisse des inégalités financières au prix des crises et des guerres

Les théories de Moore, de RSS ou d’Acemoglu et Robinson mettent en lumière l’importance des conflits sociaux dans l’émergence et dans la stabilisation des démocraties. L’économie, à elle seule, ne suffit pas à engendrer les conditions d’un régime démocratique ni à empêcher les dérives autoritaires. Nous le constatons amèrement depuis maintenant une décennie, en particulier avec Donald Trump.

Un aspect particulièrement frappant des dérives actuelles est l’augmentation considérable des inégalités de revenu et de patrimoine. Or, depuis la Grèce ancienne, la démocratie est associée philosophiquement à l’égalité, une égalité juridique qui se traduit aussi, dans une certaine mesure, en conditions matérielles. Les sciences politiques contemporaines ont rompu ce lien intuitif en montrant qu’il n’a rien d’évident32.

Si la démocratie n’entraîne pas nécessairement l’égalité ou ne découle pas de celle-ci, qu’est-ce qui a permis de parvenir à des conditions moins inégalitaires en Occident pendant une bonne partie du XXe siècle ? Dans Le capital au XXIe siècle, Thomas Piketty montre que la période 1914-1945 a vu les inégalités de patrimoine et de revenu décroître sensiblement. Il y estime qu’en France, « la réduction des inégalités au cours du siècle écoulé est le produit chaotique des guerres, et des chocs économiques et politiques qu’elles ont provoqués, et non le produit d’une évolution graduelle, consensuelle et apaisée. Au XXe siècle, ce sont les guerres qui ont fait table rase du passé, et non la paisible rationalité démocratique ou économique33. »

Au-delà de la France, la compression des inégalités, au cours de la première moitié du XXe siècle, résulte moins des destructions matérielles liées aux guerres que, d’une part, des expropriations et nationalisations menées par les États et, d’autre part, de la faiblesse des investissements privés et des rendements obtenus sur ces investissements34. Les guerres, mais aussi la crise de 1929 qui entame la confiance placée dans le capitalisme et le libéralisme, favorisent les politiques interventionnistes. Les nationalisations jouent « un rôle central dans de nombreux pays européens et [aboutissent] à la constitution d’un vaste secteur public dans les années 1950-197035. » Sur le plan financier, les dettes des États s’envolent pendant les guerres, absorbant l’épargne nationale qui, dans ces conditions, n’alimente plus les investissements privés.

Dans The Great Leveler, l’historien Walter Scheidel rejoint les analyses précédentes de Piketty. Il relève que, pendant la Première Guerre mondiale, le taux d’imposition sur les plus hauts revenus passe en Grande-Bretagne de 6 % à 30 %, et aux États-Unis de 13 % à plus de 50 %. Les profits issus de la guerre sont aussi davantage ponctionnés dans les deux pays, jusqu’à 60 % et même 80 % en 1917 au Royaume-Uni36.

Scheidel note également que la mobilisation des deux guerres mondiales a favorisé le syndicalisme et, par conséquent, le pouvoir de négociation des salariés. En Grande-Bretagne, le taux de syndicalisation quadruple pendant et après la Première Guerre mondiale, pour ensuite refluer puis atteindre à nouveau ce sommet pendant la Seconde Guerre mondiale. Aux États-Unis, il décolle avec le New Deal et le National Labor Relations Act de 1935, qui garantit le droit aux travailleurs de se syndiquer et de participer à des négociations collectives. Après une certaine stagnation, la Seconde Guerre mondiale lui donne un nouvel élan, avant que le taux de syndicalisation ne décroisse progressivement37.

Les travaux de Piketty et Scheidel montrent que ni l’économie ni les conflits sociaux ne suffisent à instaurer une plus grande égalité matérielle et financière. Il a fallu des chocs d’une violence extraordinaire ‒ guerres mondiales et crise de 1929 ‒ pour réduire sensiblement et durablement les inégalités au XXe siècle.

Une leçon de l’histoire ?

La trajectoire théorique que nous avons suivie montre que le développement économique constitue un facteur parmi d’autres de démocratisation. La prospérité donne des moyens matériels et financiers pour se doter d’institutions démocratiques et pour disposer du loisir nécessaire à la participation politique. Elle ne garantit pas, cependant, la manière dont le pouvoir politique et les richesses sont répartis. Historiquement, les luttes politiques ont contribué à instituer et à consolider des régimes démocratiques en Occident. Elles ont aussi permis d’apporter davantage d’égalité, politique et économique, mais concernant les aspects matériels et financiers, la période 1914-1945 illustre qu’elles ont probablement aussi leurs limites.

De nos jours, les historiens sont réticents à parler de « leçons de l’histoire », ce qui est d’autant plus compréhensible dans un contexte où les technologies et les relations internationales se modifient rapidement et en profondeur. Néanmoins, il me semble que l’enjeu de l’égalité économique demeure comparable à celui de la première moitié du XXe siècle. Faudra-t-il un nouveau mouvement de syndicalisation pour le résoudre ? Un tel mouvement serait-il suffisant ? C’est ce dont je doute à la lueur de l’histoire des inégalités au XXe siècle.

Quoi qu’il advienne, la corrélation entre égalité et démocratie demeurant matière à débat, la réduction des inégalités ne saurait être tenue pour une garantie suffisante contre les dérives autoritaires. Il convient d’interroger, au-delà de la seule distribution des richesses, la notion de prospérité : absente des valeurs énoncées lors des révolutions de la fin du XVIIIe siècle, celle-ci s’est pourtant imposée comme un but et une valeur politiques au cours des XIXe et XXe siècles. C’est ce que nous verrons dans le prochain article de cette série.

Notes

1 Andrew C. Janos, Politics and Paradigm: Changing Theories of Change in Social Science, Stanford University Press, 1986.

2 Daniel Lerner, The Passing of Traditional Society: Modernizing the Middle East, Free Press, 1958 ; Walt W. Rostow, The Stages of Economic Growth: A Non-Communist Manifesto, Cambridge University Press, 1960 ; Gabriel A. Almond and Sidney Verba, The Civic Culture: Political Attitudes and Democracy in Five Nations, Princeton University Press, 1963.

3 Seymour Martin Lipset, “Some Social Requisites of Democracy: Economic Development and Political Legitimacy”, The American Political Science Review, 1959.

4 Seymour Martin Lipset, “Some Social Requisites of Democracy: Economic Development and Political Legitimacy”, The American Political Science Review, 1959.

5 Ibid.

6 Sur le thème de la performance, voir en particulier : Thomas Carothers and Brendan Hartnett, “Misunderstanding Democratic Backsliding”, Journal of Democracy​, July 2024, vol. 35, n°3, 24–37 ; Francis Fukuyama, Chris Dann and Beatriz Magaloni, “Delivering for Democracy: Why Results Matter”, ​Journal of Democracy​, April 2025, vol. 36, n°2, 5-19.

7 https://fr.wikipedia.org/wiki/Weltanschauung

8 Seymour Martin Lipset, op. cit.

9 Nolan McCarty, Keith T. Poole and Howard Rosenthal, Polarized America: The Dance of Ideology and Unequal Riches, MIT Press, 2006 ; John Voorheis, Nolan McCarty and Boris Shor, Unequal Incomes, Ideology and Gridlock: How Rising Inequality Increases Political Polarization, SSRN, 2015 ; Yanfeng Gu and Zhongyuan Wang, “Income Inequality and Global Political Polarization: The Economic Origin of Political Polarization in the World”, Journal of Chinese Political Science, Springer, 2022 ; Jennifer McCoy, Tahmina Rahman and Murat Somer, “Polarization and the Global Crisis of Democracy: Common Patterns, Dynamics, and Pernicious Consequences for Democratic Polities”, American Behavioral Scientist, SAGE, 2018 ; Eli G. Rau and Susan Stokes, “Income Inequality and the Erosion of Democracy in the Twenty-First Century”, Proceedings of the National Academy of Sciences, National Academy of Sciences, 2025.

10 Adam Przeworski, Michael E. Alvarez, José Antonio Cheibub and Fernando Limongi, Democracy and Development: Political Institutions and Well-Being in the World, 1950–1990, Cambridge University Press, 2000.

11 Francis Fukuyama, Chris Dann and Beatriz Magaloni, “Delivering for Democracy: Why Results Matter”, Journal of Democracy, Johns Hopkins University Press, April 2025, vol. 36, n° 2, p. 5-19.

12 Fukuyama et al. mentionnent explicitement Hobbes et Locke. J’ai détaillé ces éléments contractuels ici : https://damiengimenez.fr/la-richesse-comme-principe-politique-angleterre-xviie-xviiie-siecles/

13 Ronald Inglehart, Cultural Evolution, Cambridge University Press, 2018.

14 Barrington Moore Jr., Social Origins of Dictatorship and Democracy, Penguin University Books, 1974 (1966) ; Dietrich Rueschemeyer, Evelyne Huber Stephens et John D. Stephens, Capitalist Development and Democracy, University of Chicago Press, 1992.

15 Jon Elster, Making Sense of Marx, Cambridge University Press, 1985 in Dietrich Rueschemeyer, Evelyne Huber Stephens et John D. Stephens, op. cit., p. 51 sq.

16 Ibid.

17 Barrington Moore Jr., Social Origins of Dictatorship and Democracy, op. cit., p. 7.

18 Ibid., p. 8.

19 Ibid., p. 9-12.

20 https://damiengimenez.fr/les-orientations-conflictuelles-de-la-jeune-republique-americaine/

21 Dietrich Rueschemeyer, Evelyne Huber Stephens et John D. Stephens, op. cit., p. 45.

22 Ibid., p. 46-61.

23 Daron Acemoglu and James A. Robinson, Economic Origins of Dictatorship and Democracy​, Cambridge University Press, 2006 (2005).

24 Le titre de leur essai Economic Origins of Dictatorship and Democracy paraphrase celui de Moore, Social Origins of Dictatorship and Democracy.

25 Daron Acemoglu, Simon Johnson, James A. Robinson and Pierre Yared, “Income and Democracy”, American Economic Review, 2008, 98:3, 808–842. Ils citent l’article de Lipset (1959), mais aussi ceux de Dahl (1971), Huntington (1991) et RSS (1992).

26 Ils contrôlent d’abord les facteurs historiques propres à chaque pays et considérés comme ne variant pas dans le temps ; ils emploient ensuite des variables instrumentales ‒ les taux d’épargne passés et les revenus des partenaires commerciaux pondérés par leur part dans les échanges du pays considéré.

27 https://damiengimenez.fr/les-orientations-conflictuelles-de-la-jeune-republique-americaine/

28 https://damiengimenez.fr/conceptions-et-pratiques-modernes-de-la-liberte-et-de-legalite-politiques/#Les_pratiques_democratiques_dans_les_colonies_americaines

29 https://damiengimenez.fr/de-lantiquite-a-laube-des-revolutions-modernes-le-commerce-a-t-il-favorise-legalite/#La_Virginie_coloniale_une_egalite_de_circonstance

30 Steven Levitsky and Daniel Ziblatt, The Tyranny of the Minority, Penguin Books, 2023, chapter 1.

31 https://damiengimenez.fr/les-orientations-conflictuelles-de-la-jeune-republique-americaine/

32 Christian Houle, “Inequality and Democracy: Why Inequality Harms Consolidation but Does Not Affect Democratization”, World Politics, 61, no. 4 (2009): 589–622 ; B. Ansell and D. Samuels, “Inequality and Democratization: A Contractarian Approach”, Comparative Political Studies, 2010, 43(12), 1543-1574 ; Daron Acemoglu, Suresh Naidu, Pascual Restrepo, and James A. Robinson, « Democracy, Redistribution and Inequality, » NBER Working Paper 19746 (2013), https://doi.org/10.3386/w19746.

33 Thomas Piketty, Le capital au XXIe siècle, Éditions du Seuil, 2013, chapitre 8.

34 Thomas Piketty, Capital et idéologie, Éditions du Seuil, 2019, chapitre 10 : « les destructions matérielles de maisons, d’immeubles, d’usines et de biens de toute nature survenues au cours des deux guerres, bien que d’une ampleur considérable […], ne peuvent expliquer qu’une part minoritaire des pertes de propriétés : entre un quart et un tiers en France et en Allemagne (ce qui est déjà considérable), et quelques pourcents tout au plus dans le cas du Royaume-Uni. »

35 Ibid.

36 Walter Scheidel, The Great Leveler, Princeton University Press, 2017, chapter 5.

37 Ibid.