
En Grèce ancienne, l’économie n’était pas conçue comme un domaine séparé du politique1, lui-même étroitement lié au religieux. Elle se manifestait sous la forme de pratiques (agriculture, artisanat, extraction minière…) intégrées à la vie de la cité. Si le commerce participait par exemple de la richesse athénienne, il n’était pas considéré comme un facteur de puissance, la guerre représentant à cette époque le moyen d’acquisition le plus valorisé2.
Le monde contemporain présente une structure sociale inversée : le politique, distancié du religieux, repose dans une large mesure sur l’économique. Le militaire tire sa puissance des technologies et de la finance. Déjà, au XXe siècle, pour être sauvés, nombre de héros imaginaires avaient pris les traits d’humains augmentés, produits par la coagulation de découvertes scientifiques saisissantes et d’une nostalgie des affrontements homériques.
La série d’articles sur la valorisation de l’économie3 a montré comment cette dernière, aux XVIIe et XVIIIe siècles, s’est imposée en tant que principe politique, puis comment, au XIXe siècle, une nouvelle grammaire sociale s’est façonnée autour des concepts d’utilité, de travail et de distribution. Ces bouleversements majeurs se sont déroulés en l’espace d’une poignée de siècles, en parallèle des Lumières qui ont forgé et essaimé des conceptions républicaines de la politique, adaptées aux nations modernes.
Avant les révolutions américaine et française de la fin du XVIIIe siècle, la plupart des philosophes envisageaient davantage un assouplissement des régimes existants qu’une bifurcation vers la démocratie. Celle-ci a émergé, d’une part, des pratiques politiques dans les colonies américaines et, d’autre part, d’une conception rousseauiste de la souveraineté. Cette généalogie questionne l’idée même de démocratie moderne : n’est-elle pas davantage une république qu’une démocratie ?
Pour répondre à cette question, nous remonterons à l’Antiquité et aux liens qui ont pu exister entre le commerce et des configurations politiques d’égalité restreinte (Mésopotamie, Athènes, Italie, Angleterre…). Nous montrerons que le concept de démocratie, malléable, permet de signifier différents agencements politiques qui varient selon les degrés et les modes de participation.
Au-delà de la caractérisation de la démocratie, nous nous interrogerons, dans cette nouvelle série d’articles, sur les rapports entre économie et démocratie : dans quelle mesure la première a-t-elle favorisé la seconde ? Si l’économie a été une force motrice de la démocratie aux XIXe et XXe siècles, en sera-t-il de même au XXIe siècle ? Les ruptures technologiques actuelles et les reconfigurations géopolitiques ne risquent-elles pas de reléguer au rang de parenthèse démocratique la période qui s’étend de 1776 à nos jours ?
Liste des articles
À suivre…
Notes
1 Claude Orrieux et Pauline Schmitt Pantal, Histoire grecque, PUF, 2013, p. 256-257.
2 Pascal Payen, La guerre dans le monde grec. VIIIe-Ier siècles av. J.-C, Armand Colin, 2018, chapitre 11.
3 https://damiengimenez.fr/wpdgi_instant/aux-origines-de-la-valorisation-de-leconomie-xve-xixe-siecle/