De l’Antiquité à l’aube des révolutions modernes, le commerce a-t-il favorisé l’égalité ?

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Dans l’Antiquité, la richesse des États reposait en premier lieu sur l’agriculture1. Si le commerce contribuait à l’enrichissement collectif, il s’inscrivait dans des cadres sociaux orientés par le religieux et le politique. Les victoires militaires, pour leur part, procuraient des butins, des esclaves, voire, lors de conquêtes, de nouvelles sources de revenus.

À la fin du Moyen Âge, le commerce acquiert ses lettres de noblesse dans les cités italiennes2. Il s’impose ensuite, dans les Provinces-Unies et en Angleterre, comme un facteur de puissance géopolitique au sein d’un monde qui se globalise. Parallèlement à cette évolution, les régimes politiques de ces pays s’assouplissent, adoptant des formes républicaines. Existe-t-il, au-delà de cette corrélation historique, une causalité ? Le commerce a-t-il favorisé l’avènement d’institutions plus égalitaires ? Nous dégagerons des éléments de réponse à cette question en parcourant différentes configurations politiques, depuis l’Égypte et le Proche-Orient antiques jusqu’aux colonies américaines des XVIIe et XVIIIe siècles.

Avant d’entamer notre excursion historique, précisons pourquoi nous privilégions l’expression « égalité restreinte » au mot oligarchie lorsqu’il s’agit d’envisager l’histoire dans sa globalité. Selon Aristote, l’oligarchie est une forme dégénérée d’aristocratie, dans laquelle un nombre limité de riches participent au gouvernement3. Dans l’Antiquité et au Moyen Âge, les oligarchies élargissaient, d’une certaine manière, les frontières de l’aristocratie, y incorporant des personnes ayant fait fortune. C’est notamment pourquoi il existait naturellement un sentiment d’appartenance à une même classe gouvernante.

De nos jours, on désigne par oligarchie un ensemble fluctuant de personnes riches qui ne participent pas nécessairement au pouvoir politique4, ce qui représente une différence majeure par rapport à l’Antiquité. Une rupture par rapport aux XIXe et XXe siècles est que le sentiment de classe basé sur la fonction sociale (salariat, patronat, actionnariat, etc.) s’est effrité, en particulier sous l’effet du néolibéralisme.

Si les individus les plus opulents se rejoignent, c’est d’abord parce qu’ils adoptent des stratégies similaires pour maximiser leurs revenus et leurs capitaux, notamment en échappant à l’impôt. Pour le reste, leurs orientations sont diverses, leurs allégeances éphémères5. Bien qu’il apporte des éclairages, le terme d’oligarchie, de retour sur le devant de la scène intellectuelle6, gomme le manque de cohésion entre les riches, sous-tendu par la tendance de la compétition économique à rebattre les cartes et les réseaux sociaux.

Le concept d’égalité, pour sa part, évoque une échelle graduée plutôt que des classes : les situations sont plus ou moins égales. Malgré la double signification sociale de l’égalité ‒ qui désigne soit une forme de justice, soit une distribution des richesses ‒, celle-ci me semble plus adaptée au contexte historique contemporain, où la notion de classe cède par endroits la place à celle de mouvement, qui regroupe des intérêts de façon moins pérenne, où les frontières sociales sont moins figées. De plus, elle s’applique aussi bien aux autres périodes historiques.

Proche-Orient et Méditerranée antiques

Égypte, Phénicie et Mésopotamie

À partir du troisième millénaire AEC ‒ bien avant l’évolution d’Athènes vers un régime démocratique ‒, des gouvernements d’Égypte, de Phénicie et de Mésopotamie comportent des assemblées délibératives, c’est-à-dire des formes de participation7. Les mythes, dans lesquels les dieux tiennent conseil, reflètent ces pratiques attestées par plusieurs textes8.

Peut-on aller jusqu’à parler de démocratie avant Athènes9 ? Dans la mesure où les contours du concept de démocratie fluctuent, où celui-ci apparaît même pour Yves Schemeil davantage comme un « rêve politique10 », qualifier ces assemblées de démocratiques se justifie. La polémique enfle lorsqu’il s’agit de remettre en question l’originalité d’Athènes, de décrire celle-ci comme l’héritière de pratiques orientales11.

Laissons de côté ce débat pour nous interroger sur la place du commerce. Durant l’ensemble de l’Antiquité, le Proche-Orient est une zone d’échanges commerciaux pouvant s’étendre jusqu’à la Chine12 : la Mésopotamie exporte des poteries, du verre, des grains, du cuir, du poisson, de l’huile végétale, des mâts ou du textile. Elle importe d’Inde du cuivre, de l’ivoire et des pierres précieuses ; de Phénicie, d’Égypte et d’Asie mineure du bois, du papyrus, de l’or, de l’argent. Avant que des monnaies soient frappées par les États, l’argent et les grains constituent des moyens d’échange. Des formes de troc sont aussi pratiquées.

Bien que les flux commerciaux irriguent le Proche-Orient, en Égypte et dans l’Empire néo-assyrien (Xe-VIIe siècles AEC), la majorité des revenus de l’État provient de taxes agricoles qui atteignent environ 10% de la production13. Des revenus substantiels sont également tirés des guerres, des butins et des tributs. La Phénicie (région qui correspond approximativement au Liban actuel) représente un cas particulier : possédant peu de terres arables, en comparaison de ses voisins davantage dotés en cours d’eau, elle est idéalement située d’un point de vue commercial14. Il n’est toutefois pas certain que le commerce soit sa source principale de revenus.

Le poids économique du commerce dans le Proche-Orient antique est-il un facteur de démocratisation des pratiques politiques ? Les échanges commerciaux favorisent-ils une certaine ouverture politique ? Rien ne permet d’observer autre chose qu’une corrélation historique entre commerce et égalité restreinte. Pour circuler librement, les marchands phéniciens versent des tributs aux empires voisins15. Ceux d’Égypte ou de Mésopotamie, quant à eux, ne semblent pas jouer un rôle particulier dans les assemblées existantes.

La démocratie athénienne

Quelles conditions ont présidé à l’extension de la participation politique ? L’effondrement de la civilisation mycénienne (vers 1200-1100 AEC) accompagne le passage de l’âge de bronze à l’âge de fer. La population grecque passe alors d’environ 600 000 à 330 000 personnes en 1000 AEC16, les palais sont abandonnés, les villes se dépeuplent, l’écriture disparaît, les innovations artistiques et technologiques s’interrompent, de même que la colonisation17.

La tendance s’inverse radicalement aux IXe et VIIIe siècles : la culture de terres arables se substitue au pastoralisme, un régime de petites propriétés se répand et, avec l’accroissement de la population, la colonisation reprend18. Parallèlement, le commerce se développe, notamment celui des métaux (exportation de fer et d’argent, importation d’étain, d’or)19 et des poteries20. Les activités liées à la navigation (commerce, colonisation, guerre) contribuent à l’utilisation des métaux et à l’innovation technique. Les nouvelles cités rivalisent en matière d’architecture pour ériger les sanctuaires les plus majestueux. Autre rupture majeure en lien avec les échanges commerciaux : l’introduction de l’alphabet vers 750 AEC, inspiré de celui des Phéniciens, qui rend l’apprentissage de l’écriture plus accessible21.

Ces développements se déroulent sur fond d’absence de centralisation du pouvoir voire, selon Christian Meier, d’un certain caractère « apolitique22 » de la culture grecque. Ils ne profitent pas, dans un premier temps, uniquement à une élite aristocratique, mais les gains se concentrent progressivement dans un cercle restreint de familles23. La croissance économique précède la formation d’oligarchies, la diffusion de l’esclavage pour dettes et la fragmentation sociale. C’est dans ce contexte que se succèdent, dans l’Athènes des VIIe et VIe siècles, sages et tyrans, préparant l’avènement de la démocratie au Ve siècle.

Le commerce et l’artisanat, davantage qu’au Proche-Orient, accompagnent une dynamique de dislocation sociale, ce qui n’est peut-être pas étranger à leur perception morale négative par les Grecs et, plus généralement, à la dépréciation des travaux non agricoles dans la culture grecque. Leur essor remet en cause la multiplicité des petites propriétés foncières, associée à un équilibre politique coopératif.

Contrairement au commerce et à l’artisanat, les activités militaires ‒ qui ont, elles aussi, un impact majeur sur le plan économique ‒ sont particulièrement valorisées, demeurant intimement liées à la religion et à ses épopées. Si l’innovation de la « phalange d’hoplites » peut stimuler la cohésion politique, il apparaît plus probable que la démocratisation soit favorisée par l’incorporation dans l’armée de groupes sociaux intermédiaires et modestes (hoplites sur terre, thètes sur mer) au fil des VIe et Ve siècles24.

Dans ce contexte, les réformes de Solon, Clisthène, Éphialte et Périclès élargissent à l’ensemble des citoyens la possibilité de participer aux assemblées, aux tribunaux et à la plupart des magistratures qui gouvernent la cité. La citoyenneté s’impose parallèlement comme un statut qui conditionne l’accès à la propriété foncière25. Dans certaines cités, elle est elle-même conditionnée par la possession de terres. En outre, la terre est exemptée de taxes, la dîme ou les autres formes de taxation directe étant considérées comme la marque de la tyrannie.

La réforme de Périclès, qui introduit l’indemnité de participation au tribunal du peuple, est emblématique du fait que les Athéniens ont privilégié le politique par rapport à l’économique. Ce dernier n’existe pas de façon indépendante, il est subordonné au politique et au religieux, ce qui n’empêche pas la cité de s’avérer « performante » et de surclasser ses rivales grecques d’un point de vue matériel26. Le succès militaire dans les guerres médiques et la domination égéenne via la Ligue de Délos découlent en partie de l’agilité et de l’innovation démocratiques, mais aussi des mines d’argent du Laurion qui ont financé les flottes27. Ces dernières contribuent, au-delà des victoires militaires, à l’essor du commerce28 qui, au IVe siècle, sous-tend dans une large mesure la prospérité athénienne29. Les sources de la prospérité athénienne évoluent : au Ve siècle, elles tiennent largement aux mines du Laurion, aux succès militaires et à la domination égéenne ; au IVe siècle, elles reposent davantage sur le commerce, les activités du Pirée et les institutions qui encadrent les échanges, dans un contexte où l’impérialisme athénien ne joue plus le même rôle.

Soulignons enfin que la démocratie grecque ne se réduit pas à la participation politique : la justice, fondamentale dans la culture hellène, imprègne les mythes, les philosophies et les tragédies30. Selon Parménide, la justice « tient » l’être, c’est-à-dire la réalité. Inversement, la justice prend appui sur la nature : pour Solon, il existe une causalité sociale qui correspond à la « causalité que les philosophes ioniens de la nature découvraient […] dans les phénomènes cosmiques. La justice telle que Solon la conçoit est la santé de la communauté31. » La primauté de la justice contribue de la sorte à valoriser le politique par rapport à l’économique. À Athènes, la démocratie est littéralement déifiée, représentée sous les traits d’une déesse couronnant un homme âgé et barbu, qui symbolise le peuple32.

Les lois politiques écrites (vs lois orales coutumières) héritent de l’importance culturelle de la justice33. Le fait qu’elles soient dorénavant inscrites sur des pierres, visibles de tous, favorise mais ne garantit pas nécessairement davantage d’égalité et de stabilité34, ce que reflète le débat de la fin du Ve siècle sur le caractère conventionnel des lois, opposant les philosophes aux sophistes. Athènes surmonte cette « crise morale35 » avec le rétablissement de la démocratie où les tribunaux du peuple tiennent une place centrale, équivalente à celle de l’Assemblée36. Selon Démosthène, la « force des lois » dépend du peuple qui les affermit à chaque fois qu’il met en œuvre leur « puissance souveraine37 ». Soutenues par les citoyens, les lois conservent leur pouvoir moral malgré leur caractère conventionnel. Elles permettent de substituer la justice à la vengeance. C’est ainsi qu’Athènes, « plus que toute autre, passe pour être régie par la loi38 ».

Aussi centrale que soit la justice, son contenu diffère amplement des conceptions contemporaines, notamment parce que l’extension de la participation politique s’accompagne de l’exclusion des femmes et des esclaves de la vie politique. La démocratie grecque est celle de citoyens masculins libres, par opposition à l’esclavage et à la tyrannie.

Carthage et Rome

Tandis que nous possédons des sources abondantes sur Athènes et Rome, celles sur Carthage, bien plus ténues, reposent dans une large mesure sur des commentaires grecs et romains39. Il est néanmoins possible de dégager quelques grands traits de cette « confédération40 » fondée à la fin du IXe siècle AEC par des Phéniciens de Tyr. À l’image de ces derniers, les Carthaginois se forgent une réputation de marchands qui sillonnent la Méditerranée et vendent leurs marchandises aux plus offrants41. Progressivement, la cité fonde de nouvelles colonies. Elle s’appuie sur les ressources de celles-ci pour étendre son influence. Au VIe siècle, elle supplante la Phénicie en tant que première puissance commerciale de Méditerranée occidentale.

Carthage et ses dépendances au IIIe siècle

Aristote, à l’instar d’autres Grecs42, considère que la constitution carthaginoise est « supérieure aux autres sur bien des points43 ». De type « mixte », elle est supposée contenir des éléments monarchiques, aristocratiques et démocratiques qui s’équilibrent réciproquement. Elle dévie néanmoins vers l’oligarchie car les magistrats sont choisis en fonction de leurs richesses, pas uniquement de leur mérite. En effet, il semble impossible aux Carthaginois qu’une personne « de condition modeste puisse avoir le loisir d’exercer une magistrature dans de bonnes conditions44. »

L’opposition entre Rome et Carthage conduit à la destruction de la seconde par la première en 146 AEC. Rome n’hérite pas directement des infrastructures commerciales de la cité anéantie. Néanmoins, la Carthage romaine redevient progressivement un pôle portuaire majeur car elle conserve les atouts géographiques de sa devancière punique. David Stone montre que l’Afrique proconsulaire45 disposait de l’infrastructure maritime la plus développée de l’Afrique du Nord romaine, avec des aménagements portuaires artificiels dans vingt villes le long d’environ 1 900 kilomètres de côtes46. Carthage demeure le point névralgique, mais la province possède aussi des grappes denses de débouchés d’exportation. Stone calcule notamment que l’époque romaine triple la capacité d’accostage par rapport à l’époque punique de Carthage.

Au-delà de Carthage, dans la République puis l’Empire romains, si l’agriculture demeure la principale source de revenus, le commerce apparaît structurant pour les raisons suivantes : il approvisionne la métropole et les zones frontières militarisées ; il assure le transport des impôts, des rentes et des réquisitions ; il monétarise les spécialisations régionales ; il produit des recettes douanières ; et il rattache les provinces lointaines de l’Empire à des routines de gouvernement impossibles sans transports réguliers.

Plusieurs écrits antiques attestent du rôle structurant joué par le commerce : les clauses des traités chez Polybe, les descriptions portuaires de Strabon, les plaintes de Pline sur les produits de luxe orientaux, les règles contractuelles de Gaius, les actions maritimes du Digeste, la lex portorii Asiae, le papyrus de Muziris ou le tarif de Palmyre47. Sur le plan archéologique, le nombre extraordinaire d’épaves en Méditerranée, du IIe siècle AEC au IVe siècle EC, indique un accroissement considérable du transport maritime par rapport aux périodes précédentes et par rapport au Moyen Âge48. Quelles marchandises, quelles régions et quels acteurs participent de cette augmentation ?

Le commerce romain repose sur des réseaux qui se superposent plutôt que sur un marché unique. Un premier axe, qui traverse la Méditerranée d’ouest en est (Italie, Afrique, Espagne, Égée et Levant), transporte des denrées alimentaires, du vin, de l’huile, des produits à base de poisson, des textiles, du marbre, des métaux et des biens manufacturés. Un deuxième part de la vallée du Nil, passe par les ports de la mer Rouge et se prolonge vers l’Arabie et l’Inde. Un troisième emprunte des routes terrestres ou mixtes – terrestres et maritimes – depuis la Syrie et les marges désertiques vers la Mésopotamie et le monde caravanier oriental. Andrew Wilson souligne que l’intérêt de l’État pour les infrastructures de transport et pour l’approvisionnement de Rome accompagne, et stimule souvent, des échanges privés plus larges49.

Sur le plan social, le commerce comprend des négociants et des marchands, des armateurs et des capitaines, des banquiers, des courtiers, des publicains, des entrepositaires et des agents des douanes. Les publicains, connus principalement en tant que fermiers (recouvrement d’impôts), négocient des contrats d’approvisionnement (équipement militaire, construction, mines) grâce auxquels ils peuvent s’enrichir substantiellement50. La banque romaine, pour sa part, n’est pas rudimentaire : Peter Temin soutient que les banques et les institutions apparentées sont répandues au début de l’Empire, que les argentarii acceptent des dépôts et accordent des prêts, et que des figures comme le banquier pompéien Jucundus traitent des consignations, des paiements et du crédit51.

Rome vs Athènes

Depuis la chute de Carthage jusqu’à celle de l’Empire romain d’Occident, le commerce romain se pratique dans le cadre et sous l’impulsion d’une politique impérialiste. Le passage de la République à l’Empire n’altère pas cette hiérarchie. Déjà important sous la République, il n’est pas synonyme de démocratisation, plutôt de transformation des rapports de force en élargissant les occasions d’enrichissement privé et les enjeux attachés aux provinces.

Tandis que dans l’Athènes du IVe siècle environ 20% des citoyens se rendent à l’assemblée, à peine plus de 1% de leurs homologues romains peuvent s’y déplacer en 145 AEC52. L’expansion extraordinaire de Rome, depuis le milieu du IVe siècle, ne s’accompagne pas d’une remise en question de la conception traditionnelle de la cité-État, où les débats se déroulent en présentiel. La liberté-indépendance constitue toujours une valeur première de la République, qui s’identifie au peuple romain, mais la plèbe ne détient plus qu’un « pouvoir formel53 ».

En effet, d’un côté les institutions accordent théoriquement au peuple le pouvoir de contrôler la législation, de déclarer des guerres et de nommer les représentants de l’État. D’un autre côté, les élites accaparent les richesses, elles monopolisent les charges publiques, militaires et religieuses. Le Sénat, qui incarne l’autorité fondée sur les gloires passées54, domine le jeu politique républicain. Le mépris de la noblesse envers la plèbe illustre le fossé grandissant entre les deux classes. Il tient au préjugé qui associe la pauvreté à la dépravation : seuls les riches ont le loisir de développer des vertus morales et peuvent exercer un libre arbitre55.

D’un point de vue démocratique, le problème réside dans la capacité de l’État à égaliser les conditions, à faire en sorte que tous les citoyens puissent disposer de suffisamment de loisirs pour exercer leur jugement politique. Avec un taux de participation plus élevé ou avec l’indemnité de participation au tribunal du peuple mise en œuvre par Périclès, Athènes prend une orientation plus démocratique que Rome. Rappelons que la première n’était pas soumise aux mêmes contraintes, en termes de population, que la seconde. Elle n’avait pas non plus d’expansion territoriale comparable à celle de Rome.

L’enrichissement des élites, lié à l’extension du commerce, se produit dans deux contextes différents en Grèce et dans la péninsule italienne. À Athènes, il intervient alors que les institutions politiques évoluent et que les hiérarchies ne sont pas verrouillées. Les réformes de Solon, Clisthène, Éphialte et Périclès introduisent davantage d’égalité et élargissent la participation politique, ce qui ne remet pas en question la dynamique commerciale.

À Rome, la concentration et l’accumulation des richesses se déroulent sur fond d’expansion impérialiste au sein d’une république dont les institutions se sont sédimentées et où la noblesse a acquis un ascendant politique certain. La crise du IIe siècle, liée à l’approvisionnement en grain, montre que la plèbe, malgré l’existence des tribuns et des assemblées populaires, ne dispose pas en pratique de moyens institutionnels suffisants pour imposer durablement ses intérêts face à ceux de la noblesse. Elle ne peut donc souvent qu’exprimer son mécontentement dans les rues et exercer une pression populaire56. Son rôle dans la transition de la République à l’Empire se révèle négligeable au regard des luttes intestines de l’oligarchie.

Des dynasties Tang et Song à l’aube des révolutions modernes

La « révolution commerciale » chinoise

La dissolution progressive de l’ordre impérial romain d’Occident, qui soutenait des flux interrégionaux de marchandises pondéreuses à grande échelle, affecte le commerce57. Les communications, le cabotage côtier, les pèlerinages, la diplomatie, les échanges de luxe et le négoce local se poursuivent, mais du Ve au VIIIe siècle, le commerce méditerranéen se contracte, se régionalise et perd une grande part de la densité qu’il avait possédée sous Rome. La tendance s’inverse au début du IXe siècle : de nouveaux circuits commerciaux recommencent à se développer progressivement, en particulier sous l’impulsion des Carolingiens, mais l’Europe demeure fragmentée et rurale par rapport à l’époque romaine.

La Chine, de façon comparable à l’Europe, a été unifiée sous la dynastie des Han (207 AEC ‒ 220 EC). Cependant, après une période de fragmentation, son unité impériale est restaurée par les dynasties Sui (581–617) et Tang (618–907), puis demeure l’horizon dominant de l’histoire politique chinoise jusqu’au XXe siècle, malgré des périodes de division, de conquête et de recomposition58. Entre 750 et 1250, la Chine connaît ce que les historiens ont qualifié de « révolution commerciale59 », c’est-à-dire un ensemble d’innovations techniques et de transformations dans l’agriculture, l’artisanat, l’industrie, les transports et les modes d’échange qui ont généré de la croissance économique et une augmentation de la population. Cette dernière passe de 60 millions sous les Tang à environ 100 millions en 110060.

Plusieurs changements d’ordre agricole ont favorisé la dynamique économique. D’abord, le délitement de grandes propriétés foncières d’État, pendant la transition Tang-Song, dont ont bénéficié de puissantes familles61. Puis une évolution fiscale : les Song ont davantage recours à des taxes indirectes qu’à des taxes directes sur la terre ‒ Richard von Glahn, s’appuyant sur l’expression d’ « État fiscal62 », qualifie même la politique des Song de « mercantiliste63 ». Ensuite, des contrats d’exploitation grâce auxquels les tenanciers jouissent d’une plus grande liberté, ce qui a pu stimuler la productivité. Enfin, des innovations technologiques comme le coutre en fonte (une lame verticale, attachée à la charrue, permettant de fendre la terre), l’amélioration des jougs, et surtout la charrue à âge courbe , introduite depuis la Chine du Nord dans la région rizicole du bas Yangzi à la fin des Tang64.

Comme la première révolution industrielle européenne, précédée par d’importantes transformations agricoles, la révolution économique chinoise repose d’abord sur une augmentation sensible de la productivité agricole qui conditionne celle de la population et des échanges économiques. Les transformations se déroulent également au niveau de l’artisanat (textiles, poteries, céramiques) et de l’industrie (mines), qui permettent notamment de compléter les revenus de la terre65. Elles sont facilitées par le développement de monnaies, de papier-monnaie ou de bons garantis par l’État, ainsi que par celui de marchés périodiques qui, pour certains, deviennent permanents et contribuent à l’expansion urbaine.

L’essor des bourgs marchands accompagne l’expansion de nœuds commerciaux. Les marchands des mers du Sud convergent vers des villes comme Quanzhou, située sur la côte sud-est, où le gouvernement des Song établit en 1087 une surintendance du commerce maritime chargée de superviser le commerce extérieur66. Quanzhou rejoint ainsi d’autres villes côtières désignées, dès le Xe siècle, comme sièges de bureaux du commerce maritime. La reconnaissance, par le gouvernement impérial, de la valeur des échanges internationaux entraîne l’évolution de ce qui était un monopole d’État vers un marché supervisé67. Ce dernier est stimulé par des innovations comme la « boussole indiquant le sud », déjà en usage à la fin du XIe siècle, les cloisons étanches, les caissons de flottabilité, les ancres flottantes, les gouvernails axiaux ou les petites fusées propulsées par la poudre à canon68. L’État s’efforce néanmoins de conserver certains monopoles, notamment sur le sel, le fer, le thé et le vin, mais aussi sur des marchandises importées d’une certaine valeur comme les médicaments ou les épices.

La « révolution commerciale » chinoise montre ainsi qu’une forte densification des échanges peut nourrir l’urbanisation, la monétarisation et la puissance fiscale sans déboucher nécessairement sur une égalité politique restreinte de type républicain : intégrée au cadre impérial et encadrée par l’administration, elle renforce surtout l’État bureaucratique plutôt que des contre-pouvoirs marchands autonomes.

Les cités italiennes, matrices d’une égalité civique restreinte

Les cités italiennes de la fin du Moyen Âge et de la Renaissance illustrent une dynamique différente, qui se démarque dès le XIIe siècle des tendances monarchiques et impériales européennes69. Elles connaissent souvent des formes républicaines et oligarchiques, composées typiquement d’un podestat, d’un conseil général et d’un conseil restreint. Leur autonomie politique ne naît pas d’une égalité populaire mais d’une puissance urbaine capable de se soustraire partiellement à l’ordre féodal et impérial. Elles s’insèrent dans le pôle méditerranéen d’une économie-monde européenne, pôle qui importe des articles de luxe du Proche-Orient, qui produit du textile, du verre, de la métallurgie ou de la poterie, qui exporte vers le nord de l’Europe et vers le Proche-Orient, et où s’établissent des banques. Ces dernières fluidifient les échanges et font entrer les emprunts dans les mœurs.

Au sein des villes italiennes, dans lesquelles se côtoient les différents ordres et classes, la hiérarchie sociale se transforme. La valeur ne repose plus seulement sur la naissance ou les exploits guerriers : elle peut provenir de l’éducation, de la vertu civique, mais aussi de la richesse, perçue comme une ressource pour la famille et pour l’État, et comme une condition d’exercice de la vertu. La légitimation civique de la richesse s’accompagne d’un changement de regard sur les marchands, traditionnellement dépréciés, ainsi que sur le travail : les marchands, grâce à leur travail incessant, contribuent à l’aisance et à la santé de la république.

Si la richesse, le crédit, la prudence, le travail et la réputation deviennent des qualités politiquement recevables, l’égalisation reste limitée : paysans, ouvriers et pauvres demeurent largement exclus de cette dignité civique. La reconnaissance accordée à la richesse, et au commerce en particulier, consolide plutôt une égalité entre familles, marchands, banquiers, notables et parfois nobles reconvertis dans les affaires. L’Italie de la Renaissance montre que le commerce peut fissurer l’ordre nobiliaire sans produire une égalité étendue. Il modifie les critères de distinction sociale : la richesse, l’éducation et l’insertion urbaine se substituent en partie à la naissance et à la bravoure.

Le poids politique des marchands dans les Provinces-Unies et l’Angleterre aux XVIIe et XVIIIe siècles

Au XVIe siècle, l’horizon occidental ne se limite plus aux pourtours de l’Europe et du bassin méditerranéen, il s’étend à l’Afrique, à l’Asie et aux Amériques. La monarchie espagnole, en consolidant un État centralisé et en exploitant les métaux précieux américains, lance une compétition européenne sans limites géographiques ni véritables limites éthiques70.

Les Provinces-Unies contestent puis déplacent en partie cette domination au XVIIe siècle en adoptant un modèle politico-économique distinct : cette république d’États à dominante aristocratique tire sa puissance d’un système colonial articulé autour de deux compagnies ‒ celle des Indes orientales (VOC) et celle des Indes occidentales (WIC). Étroitement liées à l’État, la VOC et la WIC sont dotées d’un monopole régional et de prérogatives quasi-souveraines comme le droit d’entrer en guerre, de conclure une paix, de rendre justice et de frapper monnaie. Des institutions financières comme la Wisselbank et la Bourse d’Amsterdam étayent la puissance commerciale et militaire.

Une société comme celle des Provinces-Unies, où « le marchand est roi », ne signifie pas que le peuple est souverain. Elle signifie plutôt que l’intérêt marchand peut se hisser au rang de raison d’État. La liberté du commerce devient une liberté institutionnellement protégée, mais elle reste la liberté des groupes capables d’en bénéficier : régents, négociants, armateurs, créanciers, compagnies, villes.

Dans l’Angleterre des XVIIe et XVIIIe siècles, les intérêts marchands et manufacturiers s’allient à la propriété foncière pour participer activement au fonctionnement d’une monarchie parlementaire plus ouverte que les régimes antérieurs, mais où l’égalité demeure restreinte71 : le pouvoir royal est davantage limité, l’impôt et l’armée exigent un consentement parlementaire, les élections deviennent régulières, mais ce contre-pouvoir reste médiatisé par une oligarchie masculine, propriétaire et censitaire.

Après la Glorieuse Révolution de 1688, cette restriction de l’égalité politique s’articule plus étroitement encore à la puissance financière de l’État. La monarchie ne disparaît pas, mais elle ne peut plus gouverner durablement contre les intérêts représentés au Parlement. Le consentement à l’impôt, la consolidation de la dette publique, la création de la Banque d’Angleterre en 1694 et le développement d’un État fiscal-militaire donnent aux propriétaires, aux créanciers, aux marchands et aux manufacturiers un poids politique accru. La confiance publique repose alors sur une forme de contrôle parlementaire : l’État peut emprunter parce que les groupes capables de garantir le remboursement participent eux-mêmes à l’autorisation des taxes. L’égalité qui se renforce n’est donc pas démocratique au sens moderne ; elle concerne principalement les hommes propriétaires, électeurs, contribuables ou créanciers, dont les intérêts s’intègrent à la puissance navale, commerciale et impériale du royaume. L’Angleterre illustre ainsi une forme décisive d’égalité restreinte : le pouvoir royal est limité, mais au profit d’une coalition sociale capable de financer l’État, la guerre et l’expansion commerciale.

Si, du XVIe au XVIIIe siècle, la mondialisation et l’étatisation occidentales favorisent la promotion des intérêts économiques, l’ouverture politique se réduit à ces intérêts qui permettent de financer la puissance de l’État. C’est dans ce contexte que la grammaire des intérêts prend le pas sur celle des vertus72.

La Virginie coloniale : une égalité de circonstance

Terminons notre excursion historique en Amérique. La première colonie anglaise durable d’Amérique du Nord s’établit à Jamestown en 1607, dans le cadre d’une expédition coordonnée par la Virginia Company de Londres, compagnie commerciale à charte soutenue par le roi Jacques Ier73. Dotée du pouvoir de gouverner la communauté de colons comme elle l’entend, la compagnie institue un conseil restreint dont elle choisit les membres74. Autrement dit, elle n’a pas l’intention d’introduire des formes de participation politique. Elle espère que l’exploitation des richesses naturelles supposées abondantes du Nouveau Monde, grâce au travail fourni par les colons, engendrera la prospérité et l’honneur de la Virginie, ainsi que de confortables retours sur investissement75.

Néanmoins, une réalité amère succède aux espérances initiales : les épidémies et les famines déciment les premiers arrivants et menacent la survie de l’entreprise qui, jusqu’au milieu des années 1620, s’avère un désastre financier76 : la prospection de métaux précieux ne rapporte rien et les expéditions d’un éventail de marchandises (verre, poix, goudron, potasse, bardeaux, sassafras et fer) échouent à couvrir les coûts de la colonie. La précarité mène au désordre, sévèrement réprimé dans un premier temps77.

Le tabac, porté par un marché européen en expansion et par les terres disponibles en Virginie, offre une solution économique aux déconvenues. De plus, en 1619, Edwyn Sandys, partisan de droits mutuels entre le roi et le peuple, devient le nouveau trésorier de la Virginia Company. Confronté à une pénurie de volontaires pour émigrer, il améliore les conditions des colons via l’octroi de terres et de droits politiques. Des terres sont distribuées aux colons présents depuis un certain temps, ou promises aux colons potentiels après qu’ils ont exploité des terrains détenus par la compagnie. Sur le plan politique, il contribue à l’établissement d’assemblées élues qui décident des questions les plus importantes, tandis que les affaires quotidiennes restent la prérogative du gouverneur et du conseil78.

La participation des hommes libres, et de certains serviteurs, aux décisions locales facilite l’adhésion, elle rend le gouvernement colonial plus acceptable et plus efficace. En outre, elle encourage l’immigration. Elle naît de la rencontre des convictions égalitaires de Sandys avec la nécessité, pour la compagnie, de coopérer avec les pionniers. Cette dépendance à l’égard du bon vouloir des colons ne se limite pas à la Virginie : David Stasavage l’observe aussi dans d’autres colonies anglaises d’Amérique, comme le Massachusetts ou le Maryland, sans que cela efface la spécificité du cas virginien79.

Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, la demande de main-d’œuvre immigrée baisse du fait de l’augmentation de l’espérance de vie et de l’instauration de restrictions commerciales. Une nouvelle coalition politique, composée de planteurs possédant les plus grands domaines et d’anciens serviteurs devenus propriétaires, milite alors pour retirer le droit de vote aux serviteurs. L’afflux d’esclaves africains donne lieu à une nouvelle coalition de petits et moyens exploitants esclavagistes favorables à une plus grande limitation du suffrage. Le droit de vote est alors retiré aux non-propriétaires80.

L’égalité politique qui s’esquisse est ainsi réelle mais strictement bornée. Elle concerne les hommes libres européens, surtout ceux qui rejoignent progressivement le groupe des colons installés, propriétaires ou aspirant à le devenir. Elle exclut les femmes, les serviteurs sous contrat pendant leur dépendance, les Africains réduits en esclavage, les populations autochtones, repoussées, dominées ou dépossédées.

Une causalité conditionnelle

Les différentes configurations historiques, politiques et économiques passées en revue montrent que le commerce, depuis l’Antiquité jusqu’à l’aube des révolutions modernes, ne conduit pas naturellement à l’égalité politique. Il convient d’observer dans quel cadre il s’insère : cité, empire, bureaucratie, guerre, colonie, État fiscal, structure foncière, capacité coercitive. La manière dont le commerce interagit avec l’égalité apparaît dépendre de quatre variables comparatives :

  1. la forme de gouvernement et les idéaux qui la soutiennent ;
  2. l’ancienneté, la stabilité et le degré d’ouverture de la hiérarchie sociale ;
  3. le rapport entre commerce, guerre et fiscalité ;
  4. les rapports de force entre groupes sociaux.

Les premiers exemples historiques, au Proche-Orient et dans l’Égypte antique, montrent que le commerce s’inscrit dans des traditions politiques ancestrales, appuyées par la religion. Ils ne permettent pas d’extrapoler une influence du commerce sur l’égalité. La Rome antique et la Chine des Tang-Song illustrent à leur tour que le commerce peut jouer un rôle politique important tout en demeurant soumis aux exigences, notamment fiscales et militaires, d’une noblesse ou d’une bureaucratie impériale. Il ne produit pas, dans ces configurations, un réel contre-pouvoir source d’égalité politique.

Athènes offre une perspective différente : le commerce opère, dans un premier temps, comme facteur de dislocation sociale avant d’être intégré à un ordre politique égalitaire. La démocratisation dépend ici d’un contexte de petite cité, de conflits sociaux, de réformes politiques, de participation militaire élargie, de valorisation de la justice et de primauté du politique. Au service de la démocratie, le commerce se conjugue efficacement avec celle-ci et favorise la prospérité, surtout au IVe siècle.

Dans l’Antiquité, le commerce ne semble pas remettre fondamentalement en question les structures politiques existantes et l’ordre social. Il faut attendre pour cela l’Italie de la fin du Moyen Âge et de la Renaissance, dans laquelle les marchands se frayent une voie vers la gouvernance politique et la reconnaissance sociale, bouleversant l’échelle des valeurs qui plaçait au sommet la naissance et la bravoure. Une dynamique similaire se produit dans les Provinces-Unies puis dans l’Angleterre des XVIIe et XVIIIe siècles. C’est dans cette dernière que l’ouverture est la plus grande : le Parlement limite la monarchie au profit d’une coalition de propriétaires, créanciers, marchands et manufacturiers, tout en contribuant au financement d’un État fiscal-militaire. Néanmoins, dans ces trois cas, l’égalisation se restreint à des groupes marchands, urbains et propriétaires qui parviennent à intégrer le jeu politique et à imposer dans une certaine mesure leurs intérêts.

La Virginie, quant à elle, ne relève ni du modèle impérial romain, ni du modèle bureaucratique chinois, ni du modèle parlementaire anglais. L’égalité politique y prend l’apparence d’une concession pragmatique liée à la faiblesse coercitive de la Virginia Company, au besoin d’attirer des colons et à la disponibilité des terres. Mais cette ouverture se referme lorsque la coalition sociale change, notamment avec la montée de la propriété, de l’esclavage et de l’exclusion des non-propriétaires.

Ces différents exemples historiques permettent de dégager quelques lignes directrices :

  1. Le commerce peut égaliser symboliquement certains statuts : il rend la richesse, le crédit, le calcul ou le travail marchand politiquement recevables.
  2. Le commerce peut créer des contre-pouvoirs, mais seulement lorsque les acteurs économiques disposent d’institutions, de villes, d’assemblées, de droits, de capitaux ou de capacités fiscales leur permettant de négocier avec le pouvoir.
  3. Le commerce n’égalise presque jamais l’ensemble du corps social. Les femmes, les esclaves, les pauvres, les paysans, les serviteurs, les populations colonisées ou autochtones restent généralement exclus. L’égalité produite est civique, masculine, propriétaire, urbaine, coloniale ou fiscale — donc restreinte.

Le commerce ne semble donc pas produire l’égalité par lui-même. Il favorise l’égalité restreinte lorsqu’il affaiblit des hiérarchies anciennes, donne des ressources à des groupes capables de négocier politiquement, et s’inscrit dans des institutions qui transforment la richesse en contre-pouvoir. Mais il peut tout aussi bien nourrir des empires, des bureaucraties, des oligarchies ou des systèmes esclavagistes. Il ne porte donc pas une dynamique démocratique intrinsèque. Il redistribue plutôt les bases de la puissance sociale, parfois au profit d’une ouverture politique limitée, rarement au profit d’une égalité générale.

Notes

1 Les éléments de ce premier paragraphe sont développés dans la première partie de l’article.

2 https://damiengimenez.fr/quand-leconomie-devient-une-valeur-le-tournant-de-la-renaissance-italienne/

3 Aristote, Les politiques, 1179b et 1292b.

4 Jeffrey Winters, dans Oligarchy, Cambridge University Press, 2011, souligne le retrait des oligarques par rapport au pouvoir politique dans ce qu’il dénomme les « oligarchies civiles », chose discutable depuis Donald Trump.

5 À l’image, par exemple, de la relation entre Elon Musk et Donald Trump.

6 Jean L. Cohen, “Cycles of Oligarchy, Democracy and Authoritarianism: Lessons from the U.S.”, Constellations, vol. 32, 2025, 212-231, https://doi.org/10.1111/1467-8675.12769 ; Jeffrey A. Winters, Oligarchy, Cambridge University Press, 2011.

7 Yves Schemeil, “Democracy before Democracy?”, International Political Science Review, vol. 21, 2000, 99-120 ; John Keane, The Life and Death of Democracy, Simon & Schuster UK Ltd, 2009 ; David Stasavage, The Decline and Rise of Democracy, Princeton University Press, 2020.

8 John Keane, op. cit.

9 David Stasavage, op. cit., désigne par « démocratie ancienne » un « système dans lequel un dirigeant gouverne conjointement avec un conseil ou une assemblée composés de membres de la société qui sont eux-mêmes indépendants du dirigeant et non soumis à son bon vouloir. »

10 Yves Schemeil, op. cit., s’appuie sur Robert Dahl, Democracy and its Critics, Yale University Press, 1989, pour avancer l’expression de « rêve politique ».

11 Martin Bernal, Black Athena: The Afro-Asiatic Roots of Classical Civilization, Free Association Books, 1987 ; John Keane, op. cit.

12 Joshua J. Mark, « Trade in Ancient Mesopotamia: How Commerce Encouraged Civilization », World History Encyclopedia, 05 Feb 2026, https://www.worldhistory.org/article/2114/trade-in-ancient-mesopotamia/.

13 Michael Jursa & Juan Carlos Moreno García, “The Ancient Near East and Egypt: fiscal regimes, political structures”, Fiscal Regimes and the Political Economy of Premodern States, Cambridge University Press, p. 115-165.

14 Ralph K. Pedersen, On Sea and Ocean: New Research in Phoenician Seafaring, Proceedings of the Symposion Held in Marburg, June 23–25, 2011 at Archäologisches Seminar, Philipps-Universität Marburg.

15 Ibid.

16 Josiah Ober, The rise and fall of classical Greece, Princeton University Press, 2015, p. 73.

17 Anthony Snodgrass, Archaic Greece. the Age of Experiment, University of California Press, 1982, p. 19.

18 Ibid., p. 36-40.

19 Ibid., p. 51.

20 Ibid. p. 55.

21 Ibid., p. 79-82.

22 Christian Meier, La naissance du politique, Gallimard, 2014.

23 Ibid.

24 L’hypothèse classique que la phalange d’hoplites a favorisé l’égalisation (Marcel Detienne, « La phalange : problèmes et controverses » in Jean-Pierre Vernant (dir.), Problèmes de la guerre en Grèce ancienne, Éditions de l’EHESS, 1968) a été remise en question par Anthony Snodgrass, op. cit. p. 107 ou Christian Meier, op. cit.

25 Moses I. Finley, Ancient Economy, University of California Press, 1973, p. 95.

26 Josiah Ober, Democracy and Knowledge: Innovation and Learning in Classical Athens, Princeton University Press, 2008.

27 Herodotus, Histories 7.144, trans. A. D. Godley, Loeb Classical Library, vol. 3, 1922, LacusCurtius.

28 William Morison, “Regional Study: Athens in the Fifth Century Bce” in Craig Benjamin (ed.), The Cambridge World History, Cambridge University Press, 2015, p. 350–374.

29 Edward E. Cohen, Ancient Athenian Maritime Courts, Princeton University Press, 1973.

30 Pour les tragédies, voir en particulier Les Euménides d’Eschyle, dont Christian Meier, op. cit., fournit une interprétation détaillée.

31 Werner Jaeger, « Éloge de la loi. L’origine de la philosophie légale et les Grecs », Lettres d’humanité, vol. 8, 1949, 5-42.

32 Mogens Herman Hansen, The Athenian Democracy in the Age of Demosthenes, Blackwell, 1991, p. 70.

33 Aristote, Les Politiques, 1287a in Œuvres complètes, Flammarion, 2014 : « vouloir le gouvernement de la loi, c’est, semble-t-il, vouloir le gouvernement du dieu et de la raison seuls, mais vouloir celui d’un homme, c’est ajouter celui d’une bête sauvage ».

34 Rosalind Thomas, “Writing, Law, and Written Law » in Michael Gagarin and David Cohen (ed.), The Cambridge Companion to Ancient Greek Law, Cambridge University Press, 2005.

35 Jacqueline de Romilly, La loi dans la pensée grecque, Les Belles Lettres, 2002, chapitre V.

36 Mogens Herman Hansen, op.cit., p. 180.

37 Démosthène, Contre Midias inJacqueline de Romilly, op. cit., p. 145.

38 Ibid., p. 148.

39 Maurice Sznycer, « Carthage et la civilisation punique », dans Claude Nicolet (dir.), Rome et la conquête du monde méditerranéen, t. 2 : Genèse d’un empire, Paris, Presses universitaires de France, 1978, p. 545–593.

40 Terme privilégié par les historiens contemporains à celui d’empire : https://fr.wikipedia.org/wiki/Civilisation_carthaginoise#Expansion_en_M%C3%A9diterran%C3%A9e_et_en_Afrique

41 Mark Cartwright, « Carthaginian Trade. » World History Encyclopedia, 17 Jun 2016, https://www.worldhistory.org/article/911/carthaginian-trade/.

42 Ératosthène, Polybe ou Isocrate : Maurice Sznycer, op. cit.

43 Aristote, Les Politiques, 1272b in Oeuvres complètes, op. cit.

44 Ibid., 1273a.

45 https://fr.wikipedia.org/wiki/Province_d%27Afrique

46 David L. Stone, “Africa in the Roman Empire: Connectivity, the Economy, and Artificial Port Structures”, American Journal of Archaeology, 118, 4, 2014, 565–600.

47 Dorathea Rhode, “Roman Port Societies and Their Collegia: Differences and Similarities between the Associations of Ostia and Ephesos” in Pascal Arnaud and Simon Keay (ed.), Roman Port Societies: The Evidence of Inscriptions, Cambridge University Press, 2020 ; Frederico de Romanis, The Indo-Roman Pepper Trade andthe Muziris Papyrus, Oxford University Press, 2020 ; J. Ogereau, “Customs Law of the Roman Province of Asia (ex portorii Asiae)” in S. R. Llewelyn and J. R. Harrison (ed.), A Review of the Greek and Other Inscriptions and Papyri Published between 1988 and 1992, Macquarie University, 2012 ; Marta Żuchowska, “Palmyra and the Far Eastern trade” in Grzegorz Majcherek (ed.), Studia Palmyreńskie XII, University of Warsaw, 2013.

48 Neville Morley, “The Early Roman Empire: Distribution” in Walter Sheidel, Ian Morris and Richard P. Saller (ed.), The Cambridge Economic History of the Greco-Roman World, Cambridge University Press, 2007.

49 Andrew Wilson, “Trade in the Roman Empire” in Jeremy Tanner and Andrew Gardner (ed.), Materialising the Roman Empire, UCL Press, 2024.

50 Ernst Badian, Publicans and Sinners, Cornell University Press, 1972.

51 Peter Temin, “The Economy of the Early Roman Empire”, Journal of Economic Perspectives, vol. 20, n°1, 2006, p. 133-151.

52 Henrik Mouritsen, Plebs and Politics in the Late Roman Republic, Cambridge University Press, 2004, p. 32.

53 Ibid., p. 32-36.

54 Clément Bur, “Auctoritas et mos maiorum”. in L’auctoritas à Rome, Jean-Michel David and Frédéric Hurlet (dir.), Ausonius Éditions, 2020. https://books.openedition.org/ausonius/16896 

55 Henrik Mouritsen, op. cit., p. 139.

56 Ibid., p. 146

57 Michael McCormick, Origins of the European Economy: Communication and Commerce AD 300 900, Cambridge University Press, 2010 ; Chris Wickham, “The Mediterranean around 800: On the Brink of the Second Trade Cycle”, Dumbarton Oaks Papers 58, 2004, p. 161-174.

58 Linda Walton, Middle Imperial China, 900 ‒ 1350, Cambridge University Press, 2023, p. 5.

59 Ibid., p. 6.

60 Ibid., p. 91.

61 Ibid., p. 94.

62 Voir en particulier l’étude devenue classique de John Brewer, The Sinews of Power: War, Money and the English State, 1688–1783, Harvard University Press, 1990.

63 Linda Walton, op. cit., p. 92-93.

64 Ibid., p. 95.

65 Ibid., p. 99.

66 Ibid., p. 111.

67 Ibid., p. 112.

68 Ibid., p. 115.

69 https://damiengimenez.fr/quand-leconomie-devient-une-valeur-le-tournant-de-la-renaissance-italienne/

70 https://damiengimenez.fr/lage-des-empires-extractifs-et-commerciaux-lespagne-et-les-provinces-unies-xvie-xviie-siecle/

71 https://damiengimenez.fr/la-richesse-comme-principe-politique-angleterre-xviie-xviiie-siecles/ ; https://damiengimenez.fr/les-interets-ressorts-de-la-recomposition-sociale-dans-la-grande-bretagne-du-xviiie-siecle/

72 https://damiengimenez.fr/comment-les-interets-et-les-valeurs-ont-detrone-les-vertus-xvie-xviiie-siecles/

73 https://en.wikipedia.org/wiki/English_overseas_possessions#The_first_English_overseas_colonies ; https://en.wikipedia.org/wiki/Colony_of_Virginia

74 David Stasavage, op. cit.

75 James Horn, “Tobacco Colonies: The Shaping of English Society in the Seventeenth-Century Chesapeake”, The Oxford History of the British Empire, volume I: The Origins of Empire, Oxford University Press, 2001.

76 Ibid.

77 David Stasavage, op. cit.

78 Ibid.

79 Ibid.

80 Elena Nikolova et Milena Nikolova, “Suffrage, labour markets and coalitions in colonial Virginia”, European Journal of Political Economy, Volume 49, 2017, p. 108-122.


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