
L’économie, force motrice ou fossoyeuse de la démocratie ? – Article 2
La liberté et l’égalité politiques constituent les deux principes cardinaux des démocraties contemporaines. Leur signification paraît familière, mais elle ne va pas de soi. La liberté peut désigner notamment l’indépendance à l’égard de la domination, la protection contre l’arbitraire, la participation au gouvernement collectif, la faculté de circuler et d’échanger, ou encore l’autonomie au sein de relations d’interdépendance. De même, l’égalité peut concerner la soumission de tous à une même loi, l’accès à la citoyenneté politique ou les garanties sociales qui rendent l’autonomie effective. Souvent, ces conceptions se complètent ; elles peuvent aussi entrer en tension.
Le précédent article de cette série, consacrée aux rapports entre économie et démocratie, remontait de l’Antiquité aux colonies britanniques d’Amérique pour examiner les conditions dans lesquelles le commerce accompagne des formes d’égalité politique restreinte. Il concluait à une causalité conditionnelle : les échanges ne produisent pas naturellement l’égalité, car leurs effets dépendent de la forme de gouvernement et des idéaux qui la soutiennent ; de l’ancienneté, de la stabilité et du degré d’ouverture de la hiérarchie sociale ; du rapport entre commerce, guerre et fiscalité ; et des rapports de force entre groupes sociaux. Le présent article reprend l’enquête à l’aube des révolutions modernes. Il déplace toutefois la focale : il ne s’agit plus seulement d’interroger l’influence du commerce sur l’égalité, mais d’éclairer la formation conjointe de la liberté et de l’égalité politiques.
L’objectif n’est pas d’en proposer une définition unique ni d’en retracer une histoire exhaustive. Il consiste à dégager plusieurs idéaux-types issus de conceptions philosophiques, de pratiques de gouvernement et de transformations économiques et sociales. La propriété terrienne, les expériences coloniales d’autogouvernement, la loi et les constitutions, le commerce, la monnaie, les révolutions américaine et française, l’industrialisation, le salariat ou les droits sociaux modifient les supports de la liberté et les contours du cercle des égaux. Cette approche permet en particulier de comprendre comment des principes universalistes peuvent coexister avec l’exclusion politique, l’esclavage, la colonisation ou de profondes asymétries économiques. Elle contribue à déterminer dans quelles conditions l’économie soutient la démocratie, et à partir de quand elle menace ses principes.
Nous examinerons d’abord la matrice des XVIIe et XVIIIe siècles : la république agraire de Harrington, les pratiques démocratiques des colonies américaines, puis les conceptions juridiques de Locke et de Montesquieu. Nous mettrons ensuite en relief les ambiguïtés des révolutions américaine et française, entre universalisation des droits, continuités impériales et tentative de régénération vertueuse. La troisième partie sera consacrée aux mutations du XIXe siècle : la liberté des Modernes selon Constant, le passage de l’indépendance fondée sur la terre à l’autonomie dans l’interdépendance, puis la lente extension du suffrage. Enfin, nous réunirons ces héritages dans une grille d’analyse afin de mettre au jour leurs complémentarités, leurs oppositions et les fragilités qu’ils laissent subsister.
La matrice des XVIIe-XVIIIe siècles
La liberté et l’égalité républicaines, ancrées dans la propriété terrienne
Dans l’Angleterre du XVIIe siècle, la majorité des opposants à l’absolutisme royal s’appuient sur une version idéalisée de ce qu’ils intitulent Ancienne Constitution1. Ils soulignent la diversité des sources, écrites et non écrites, de la constitution anglaise, ainsi que leur échelonnement dans le cours de l’histoire. Ainsi, à la veille de la Glorieuse Révolution, Algernon Sidney réfute l’hypothèse de Robert Filmer ‒ théoricien d’un pouvoir royal fort de type patriarcal ‒, selon laquelle les premiers parlements anglais remontent à Henri III. Selon lui, les parlements sont aussi anciens que la nation, il n’existe aucune période dépourvue « de tels conseils ou assemblées du peuple, dotés du pouvoir de la totalité », qui font et défont les lois comme bon leur semble2. L’origine du Parlement anglais reste discutée aujourd’hui. Le Parlement britannique présente celui de Simon de Montfort, en 1265, comme le premier cas où des représentants des villes et des comtés sont convoqués ensemble pour discuter d’affaires nationales3. Les Whigs ont ainsi promu une interprétation rétrospective de la constitution anglaise, appuyée sur des fragments médiévaux relus à la lumière des conflits politiques du XVIIe siècle.
Harrington ne rejoint pas ce type d’interprétation. Il perçoit plutôt, dans les lois communes du Moyen Âge, une lutte d’intérêts entre le roi et la noblesse. Au lieu de puiser dans un passé idéalisé de la nation saxonne, il s’inspire de la tradition républicaine issue des cités italiennes de la Renaissance, notamment de Machiavel qui prenait pour modèle la république romaine4. Il distingue deux grandes formes de gouvernement : l’ « ancienne prudence » de la République romaine et la « prudence moderne » introduite par les barbares après la chute de Rome. Alors que l’ancienne prudence visait une juste répartition des richesses, la prudence moderne a essentiellement bénéficié à l’aristocratie. C’est dans une telle perspective qu’Harrington propose une république fondée sur une répartition équitable des terres qui prémunit contre l’émergence de formes d’aristocratie et de domination5. Outre son soubassement économique, la république conçue par Harrington s’articule autour de trois pouvoirs : le Sénat, le peuple et l’exécutif, ce dernier étant soumis à la rotation au travers d’élections à scrutin secret.
La constitution imaginée par Harrington reflète l’importance de la propriété terrienne aux XVIIe et XVIIIe siècles. Dans le débat anglais Court vs Country (1690–1740), les partisans du Country élèvent la vertu civique et l’indépendance des propriétaires au rang de principes et soupçonnent que les dettes, les monied interests (intérêts financiers), les offices et l’armée permanente nourrissent une corruption systémique – au risque d’asservir le Parlement à la Cour6.
Outre-Atlantique, Harrington influence particulièrement Thomas Jefferson7 et, plus largement, une partie de l’imaginaire républicain américain. Dans les États-Unis naissants, la liberté politique demeure fortement associée à l’indépendance matérielle du propriétaire : en possédant une terre, celui-ci ne dépend pas d’un patron, d’un seigneur ou d’une Cour ; il peut participer au gouvernement commun sans être exposé à la corruption8. Cette conception donne à l’égalité un sens précis, mais limité : elle ne désigne pas encore l’égalité universelle des individus, mais l’équilibre entre citoyens propriétaires, réputés capables d’exercer leur jugement politique. Les politiques foncières menées dans les territoires de l’Ouest prolongent cette matrice en organisant l’accès des colons à la terre, tout en révélant sa face exclusive : cette liberté de propriétaires se construit au détriment des peuples autochtones, et reste largement fermée aux femmes, aux esclaves et aux non-propriétaires. C’est dans cette tension – entre diffusion des pratiques participatives et restriction du cercle des égaux – que s’inscrivent les expériences démocratiques des colonies américaines.
Les pratiques démocratiques dans les colonies américaines
Les conditions de gouvernement varient fortement d’une colonie à l’autre. Certaines relèvent directement de la Couronne, d’autres de propriétaires privés ou de chartes qui organisent les rapports entre les colons et le pouvoir royal. Pourtant, la distance avec Londres, les nécessités locales d’administration et la dispersion du peuplement favorisent partout des formes d’autogouvernement. Si le roi et le Parlement demeurent au centre de l’Empire, les colons gèrent eux-mêmes une partie de leurs affaires, ils élisent des représentants, débattent de taxes, défendent des privilèges locaux ou résistent aux décisions des gouverneurs9.
Ces pratiques ne se réfèrent pas, en première instance, à Athènes ou aux républiques antiques. Elles se développent de façon pragmatique dans les assemblées coloniales, les réunions de villes de Nouvelle-Angleterre, les jurys, les milices, les pétitions, les journaux, les tavernes et, plus tard, les comités de correspondance. La participation politique est donc moins une doctrine constituée qu’un ensemble d’habitudes. Les colons apprennent à parler, délibérer, élire, protester, contrôler et coordonner. Lorsque les tensions avec la Couronne s’intensifient, ces pratiques locales offrent déjà les instruments d’une mobilisation collective10.
Cette démocratisation demeure cependant étroite. Le citoyen actif est en général un homme libre, blanc, majeur, propriétaire ou contribuable. Les règles diffèrent selon les colonies, mais le suffrage colonial repose largement sur l’idée que seul l’homme possédant un bien stable dispose de l’indépendance nécessaire pour juger du bien commun. Les femmes, les hommes sans propriété, les serviteurs sous contrat, les Africains réduits en esclavage et la plupart des Noirs libres sont exclus, même si des exceptions locales existent. L’égalité politique qui se forme dans les colonies est donc réelle pour une partie des hommes libres, mais elle ne correspond pas à l’égalité universelle que les révolutions modernes finiront par proclamer11.
Cette restriction du corps politique se combine avec la colonisation déjà à l’œuvre. La relative égalité entre colons repose en partie sur l’accès à la terre, mais cette terre n’est pas vide. Elle est prise, achetée sous contrainte, disputée ou arrachée aux populations natives, qui résistent à l’expansion européenne tout en subissant les maladies, les guerres, les traités inégaux et la pression constante du peuplement. L’autonomie politique des colons ne se développe donc pas hors de l’impérialisme britannique : elle en est aussi un produit, car l’Empire protège, organise et légitime l’extension coloniale12.
Les colonies américaines montrent ainsi la compatibilité historique entre liberté, égalité et colonialisme. La liberté est celle des sujets britanniques d’Amérique contre les empiètements du pouvoir impérial ; l’égalité est celle des hommes libres à l’intérieur d’un corps politique restreint ; la colonisation définit, hors de ce corps, ceux qui peuvent être déplacés, dominés ou exploités. La contradiction n’apparaît que lorsque les principes de liberté et d’égalité commencent à être formulés comme des droits universels.
Locke et Montesquieu : liberté et égalité juridiques
Retraversons l’Atlantique pour nous intéresser à la pensée politique de Locke, qui marque un tournant majeur dans les conceptions de la liberté et de l’égalité. Dans son Second traité du gouvernement civil, Locke distingue classiquement un état de nature d’un état civil. L’état de nature permet de poser la liberté et l’égalité comme des principes naturels, la liberté rencontrant les « bornes de la loi de la Nature13 », identifiée à la raison14. Contrairement à l’état de nature hobbesien, marqué par l’insécurité et l’absence d’un pouvoir commun capable d’imposer la paix, celui de Locke comprend déjà certaines limites et obligations qui encadrent la liberté. L’être humain n’a ainsi pas le droit de se détruire lui-même, ou de faire du tort à autrui ; « il doit faire de sa liberté le meilleur et le plus noble usage, que sa propre conservation demande de lui15. » L’égalité, pour sa part, est conçue sous l’angle de l’absence de subordination ou de sujétion, chacun bénéficiant dans cet état des mêmes avantages et facultés.
Le passage à l’état civil, c’est-à-dire à des sociétés politiques, nécessite que chacun se dépouille de son pouvoir naturel pour le remettre « entre les mains de la société16 ». Pourquoi les hommes abandonneraient-ils leur liberté naturelle ? Parce que, ce faisant, ils confient à la société l’exercice de ce pouvoir, qui devient souveraine et peut, de la sorte, garantir l’application de lois qui protègent et règlent les différends17. Locke demeure focalisé sur la limitation du pouvoir arbitraire, notamment royal, il conçoit d’abord la liberté comme une non-soumission à la volonté arbitraire d’autrui. C’est pourquoi la loi constitue la pièce maîtresse de sa théorie : « la fin d’une loi n’est point d’abolir ou de diminuer la liberté, mais de la conserver et de l’augmenter. […] où il n’y a point de loi, il n’y a point non plus de liberté. Car la liberté consiste à être exempt de gêne et de violence, de la part d’autrui18 ». L’égalité civile se comprend à l’aune d’une soumission aux lois qui se substitue à la soumission à l’autorité royale19.
Tandis qu’Harrington souligne l’importance des institutions républicaines et le dispositif économique de répartition des terres, Locke fonde sa pensée politique sur la loi, qui devient prépondérante par rapport à la vertu : au commencement, explique Locke, quelques vertueux et excellents personnages ont acquis par leurs mérites une certaine prééminence sur le reste des gens. Ces derniers ont reconnu leur autorité naturelle et leur ont confié, sans précaution particulière, le gouvernement et l’arbitrage de leurs différends. Cependant, au fil du temps, cette autorité s’est sédimentée et sacralisée, tandis que les successeurs des premiers dirigeants n’ont pas égalé la vertu de leurs aînés. Le remède réside dans l’institution d’une « autorité législative » à laquelle chacun se soumet20.
Si Montesquieu conçoit, comme Locke, la liberté à partir de la loi21, il a pu observer le gouvernement mixte de l’Angleterre et en tirer l’enseignement suivant : « Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. Une constitution peut être telle que personne ne sera contraint de faire les choses auxquelles la loi ne l’oblige pas22 ». Autrement dit, la loi ne suffit pas à limiter le pouvoir. Il faut lui adjoindre des dispositifs constitutionnels garantissant un équilibre et une limitation des pouvoirs.
Ambiguïtés des révolutions américaine et française
Continuités et ruptures de la révolution américaine
Dans les colonies britanniques d’Amérique, les penseurs politiques puisent dans leurs expériences démocratiques, à l’échelle locale, ainsi que dans un vaste vivier de sources théoriques, notamment celles d’Harrington, de Locke et de Montesquieu23. Ils ne se focalisent pas sur un philosophe en particulier ; ils développent une culture républicaine qui s’inspire de la constitution anglaise tout en se défiant des hiérarchies de rang, de patronage et de dépendance héritées de l’Ancien Monde24.
De Locke, ils retiennent25 que le but de la société politique est de pouvoir jouir en sécurité de sa propriété, c’est-à-dire de sa vie, de sa liberté et de ses possessions26. La propriété de biens matériels, en particulier de terres, résulte du travail exercé sur ceux-ci : lorsqu’un individu, détenteur d’un droit naturel sur sa propre personne, extrait par son travail des choses de l’état de nature, il se les approprie légitimement, à condition qu’il en reste suffisamment de semblables et d’aussi bonne qualité pour les autres27. En entrant dans la société civile, nous avons vu que les hommes se dépouillent de leur pouvoir naturel. En retour, les lois promulguées par le pouvoir législatif n’ont d’autorité que dans la mesure où ce pouvoir a été choisi, où la société y a consenti28.
La propriété, au sens large que lui donne Locke, et la citoyenneté sont imbriquées : les esclaves, envisagés comme prisonniers d’une guerre juste, ont « mérité de perdre la vie, à laquelle ils n’ont plus de droit par conséquent, non plus aussi qu’à leur liberté, ni à leurs biens ». Se trouvant dans une situation incompatible avec « la jouissance d’aucun bien propre », ils ne peuvent intégrer la société civile29. Dans l’Amérique coloniale, cette propriété est majoritairement foncière, mais aussi mobilière ou commerciale. Selon Robert Middlekauff, l’association étroite entre les droits individuels, les institutions politiques et la propriété explique le sentiment d’injustice ressenti par les colons quand le Parlement britannique leur impose des taxes auxquelles ils n’ont point consenti30.
Les colons ne rejettent pas la Constitution anglaise. La « grandeur » de celle-ci réside dans sa finalité, connue de tous : l’atteinte de la liberté. En termes de valeur sociale, elle se situe juste après la Bible, « au-dessus des privilèges de ce monde31 ». Les colons se révoltent en premier lieu, non contre le système politique britannique, mais contre leur non-reconnaissance en tant que sujets de plein droit. De 1764 à 1775, malgré un ressentiment grandissant envers le Parlement et la Couronne, ils cherchent à se réconciler avec eux. Même après les premiers affrontements de 1775, John Dickinson rédige une dernière pétition au roi alors qu’il prépare en parallèle, avec Jefferson, la Déclaration sur les causes et la nécessité de prendre les armes32.
La Déclaration d’indépendance des États-Unis entérine la rupture avec un gouvernement qualifié de tyrannique et une société aristocratique, inégalitaire33. La Constitution de 1787, quant à elle, signale davantage une continuité politique avec l’ancienne métropole. Cette continuité s’exprime d’abord au travers de la séparation des pouvoirs et de l’instauration d’un Congrès composé de deux chambres dont les membres de la chambre basse sont élus directement. Elle se manifeste ensuite dans la poursuite de l’expansion territoriale, dont la gestion incombe au gouvernement fédéral. Alors même que les colons s’insurgeaient contre leur propre subordination au pouvoir impérial, une fois leur indépendance acquise, ils poursuivent une même logique d’expansion coloniale aux dépens des populations natives, progressivement dépossédées et refoulées. Comme nous le soulignions plus haut, des conceptions non universalistes de la liberté et de l’égalité sont compatibles avec une politique impérialiste engendrant de nouvelles exclusions.
La régénération vertueuse face à la politique des intérêts
En mettant davantage l’accent sur des droits universels, la Révolution française se distingue d’emblée de son aînée américaine : la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 établit les fondations d’un système politique nouveau. Robespierre affirme en 1794 que « La Révolution française est la première qui ait été fondée sur la théorie des droits de l’humanité, et sur les principes de la justice34. » Alors que le Bill of Rights apparaît sous la forme d’amendements à la Constitution américaine, la Déclaration des droits française constitue le préambule à la Constitution française de 1791.
La question des droits se situait pourtant au cœur des débats de la Révolution et de la Constitution américaines. Dans la Déclaration d’indépendance, elle prend la forme de vérités « évidentes », faisant appel à un fond philosophique diffus, tandis que la Déclaration des droits française s’efforce de préciser les contours de ces grands principes en les articulant à la notion de loi. En explicitant le rôle central de la loi, elle reformule des idées existant chez Locke et Montesquieu ; en invoquant la souveraineté qui repose dans la nation, elle reprend un vocabulaire rousseauiste. L’universalité atteint néanmoins certaines limites : si la Déclaration n’exclut pas explicitement les femmes de la possession des droits naturels35, puisque le terme « homme » peut revêtir un sens générique, elle ne leur reconnaît pas pour autant l’accès à la pleine citoyenneté politique. De plus, seuls les citoyens « actifs » peuvent voter.
Malgré ces exclusions persistantes, la Déclaration des droits définit les bases morales de la construction politique à venir. Allant au-delà des débats du XVIIIe siècle, qui déplorent la corruption des gouvernements et leur manque de vertu, elle se présente comme le remède à ces dérives36. Cependant, bien que la vertu soit mentionnée à propos de la capacité de chacun à intégrer la fonction publique, elle ne constitue pas un principe politique au même titre que la liberté et que l’égalité.
Dans Un voile sur la liberté37, Bernard Manin montre combien Montesquieu influence davantage les débats constitutionnels que Rousseau. Ce dernier, toutefois, lègue « à la Révolution l’idée du retour à la nature et de la régénération. Il faut, par-delà la dégénérescence que représentent les usages et l’histoire, revenir à la nature et aux principes38. » Dans les années 1793-1794, l’idée de régénération, présente depuis 1789 et associée à la confection d’un homme nouveau39, revient à transformer les individus corrompus (par le jeu des intérêts particuliers, le luxe, les anciennes mœurs, etc.) en citoyens vertueux. La vertu consiste ici en « l’amour de la patrie et de ses lois40 », expression qui provient de Montesquieu. Or nous avons montré précédemment que cette formulation, associée à l’agencement constitutionnel de L’esprit des lois ‒ qui repose sur l’existence de jeux d’intérêts et de contrepouvoirs ‒, fait passer la vertu au second plan41.
Robespierre tente d’inverser la tendance en commençant par suivre Montesquieu à la lettre : il institue la vertu comme « principe fondamental du gouvernement démocratique ou populaire […] ce sentiment sublime suppose la préférence de l’intérêt public à tous les intérêts particuliers42 ». En avançant que « la vertu est naturelle au peuple43 », il se montre plus optimiste que Montesquieu : celui-ci souligne que « la vertu politique est un renoncement à soi-même, qui est toujours une chose très pénible44. » La vertu politique doit en particulier résister aux tentations de s’enrichir malhonnêtement, stimulées par l’esprit de commerce45.
En proposant, dans le contexte du gouvernement révolutionnaire, d’ajouter au principe de la vertu le ressort de la terreur, Robespierre se distancie plus franchement de l’auteur de L’esprit des lois qui réserve la crainte au seul despotisme46. Cependant, comme l’a montré Manin, Montesquieu n’exclut pas une logique de gouvernement d’exception au travers de la métaphore du « voile sur la liberté » : « J’avoue pourtant que l’usage des peuples les plus libres qui aient jamais été sur la terre, me fait croire qu’il y a des cas où il faut mettre, pour un moment, un voile sur la liberté, comme l’on cache les statues des dieux47. » Selon Manin, toutes les mesures exorbitantes de 1793-1794 sont justifiées à l’aide d’un argument similaire, l’expression de « voile sur la liberté » revenant régulièrement dans les débats révolutionnaires48.
La radicalisation opérée par Robespierre, sous l’égide de la vertu « sans laquelle la terreur est funeste49 », s’enferme dans la recherche d’ennemis, de conspirateurs ou de traîtres de la patrie. De plus, elle étend indéfiniment le cercle des ennemis : d’abord dirigée contre les royalistes et les traîtres déclarés, la suspicion atteint progressivement les journalistes hostiles, puis, plus largement, tous ceux que le gouvernement révolutionnaire juge contre-révolutionnaires. Loin d’inverser la tendance à la dévalorisation de la vertu et à la valorisation de l’économie, le traumatisme de la Terreur y apporte probablement sa contribution.
Les mutations du XIXe siècle
La liberté des Modernes
Dès 1796, Benjamin Constant dénonce les Effets de la Terreur50. Contre ceux qui estiment qu’elle fut un mal nécessaire pour la République, il affirme qu’il eût été possible de faire respecter l’autorité en recourant exclusivement à la justice51. Au lieu de cela, la Terreur « versa le sang de guerriers irréprochables », elle « créa des tribunaux sans appel, sans formes, et assassina sans jugement soixante victimes par jour. » Loin d’avoir instauré la vertu, elle a « mêlé une idée de moralité aux pratiques les plus puériles, aux formes les plus futiles de la monarchie. » C’est ainsi à elle qu’il faut « attribuer le dépérissement de l’esprit public52 ».
Dans son fameux discours De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes53, prononcé en 1819, Constant apporte un éclairage historique sur les notions de public et de privé. Il y oppose la liberté des Anciens à participer collectivement aux délibérations et aux décisions politiques à la liberté des Modernes d’être soumis aux lois plutôt qu’à l’arbitraire, de s’exprimer, de choisir sa profession, de disposer de sa propriété, de circuler, de se réunir et d’influer sur la politique. Tandis que la vie des Anciens gravitait autour d’un espace public politique, ne laissant presque aucune place à l’indépendance individuelle, celle des Modernes est orientée par « la sécurité dans les jouissances privées ».
Le fossé qui sépare les deux conceptions se reflète dans les activités des civilisations : les républiques anciennes, renfermées dans d’étroites limites, cherchaient à s’étendre et se combattaient sans cesse. Les Modernes vivent dans de grands États et, dans les sociétés européennes que considère Constant, l’esclavage a disparu, réduisant le loisir nécessaire à une participation politique permanente. Ils pratiquent davantage le commerce, un « moyen plus doux et plus sûr d’engager l’intérêt d’un autre à consentir à ce qui convient à son intérêt. » En outre, le commerce « inspire aux hommes un vif amour pour l’indépendance individuelle » : il pourvoit à leurs besoins et à leurs désirs sans qu’une autorité ait à intervenir. Lorsqu’un gouvernement veut se mêler des affaires privées, il le fait plus mal et de façon plus dispendieuse que les particuliers.
La non-distinction entre liberté des Anciens et liberté des Modernes a engendré, selon Constant, de graves méprises : Jean-Jacques Rousseau, en transposant la souveraineté collective des Anciens aux Modernes, a fourni « de funestes prétextes à plus d’un genre de tyrannie. » Les révolutionnaires, inspirés notamment par sa métaphysique et par l’austérité de Mably, « crurent que tout devait encore céder devant la volonté collective et que toutes les restrictions aux droits individuels seraient amplement compensées par la participation au pouvoir social. »
Si la liberté individuelle constitue la « véritable liberté moderne », la « liberté politique en est la garantie » et s’avère, par conséquent, indispensable. Mais comment prévenir les despotismes lorsque, absorbés par nos affaires privées, nous en venons à négliger le politique ? L’attachement à la liberté individuelle assure que celle-ci sera défendue en cas d’attaque. De plus, le commerce rend l’action « de l’arbitraire plus facile à éluder, parce qu’il change la nature de la propriété » : mobilière, elle circule plus facilement, créant un « obstacle invisible et invincible » à l’action du pouvoir social. La financiarisation favorise elle aussi la liberté car l’argent « se cache ou s’enfuit ; […] les particuliers sont plus forts que les pouvoirs politiques de nos jours ; la richesse est une puissance plus disponible dans tous les instants, plus applicable à tous les intérêts, et par conséquent bien plus réelle et mieux obéie ».
Constant ancre en partie dans les mécanismes économiques les garanties de la liberté politique. Ce faisant, il participe de la valorisation de l’économie. Il ne va cependant pas jusqu’à confier aveuglément la liberté individuelle aux processus économiques. Bien que la politique ne représente plus qu’une sphère de l’existence parmi d’autres, cette sphère demeure essentielle pour la liberté moderne : cette dernière exige la participation des citoyens au système représentatif, ceux-ci devant « exercer une surveillance active et constante sur leurs représentants ». Elle exige aussi de ne pas s’en remettre aux responsables politiques pour atteindre le bonheur.
D’ailleurs, « est-il donc si vrai que le bonheur, de quelque genre qu’il puisse être, soit le but unique de l’espèce humaine ? » Sa réponse, qui s’inscrit dans le sillage des réflexions de Rousseau et de Condorcet sur la perfectibilité humaine, est ferme : non, le perfectionnement, c’est-à-dire l’ardeur d’étendre nos lumières et de développer nos facultés, constitue lui aussi un but ; « et la liberté politique est le plus puissant, le plus énergique moyen de perfectionnement que le ciel nous ait donné. » Cette liberté politique stimule les réflexions, elle agrandit et anoblit l’esprit des citoyens, elle établit « entre eux tous une sorte d’égalité intellectuelle qui fait la gloire et la puissance d’un peuple. »
De la liberté-propriété à l’interdépendance
La liberté des Modernes caractérise les orientations profondes de sociétés bouleversées par le développement des échanges commerciaux, du crédit et de la finance, ainsi que de l’industrialisation. Constant souligne que la propriété circule davantage sous la forme de marchandises, et qu’elle se financiarise ; elle ne se confond plus nécessairement avec une terre et une communauté politique déterminées.
Dans ce contexte, la tradition républicaine agraire, qui associe la liberté à l’indépendance que procure la propriété foncière, se trouve progressivement remise en question au cours du XIXe siècle. L’idéologie américaine du travail libre conserve cet horizon, mais admet le salariat comme une étape : le travailleur libre se distingue de l’esclave parce qu’il choisit son employeur et peut, en principe, accumuler suffisamment pour accéder à une activité indépendante ou à la propriété54. Cette représentation correspond toutefois de moins en moins à l’expérience sociale à mesure que le salariat s’étend et se stabilise. Dans le capitalisme industriel, la liberté du salarié tend à reposer sur la mobilité, le contrat, la consommation, les choix monétaires et la libre disposition juridique de soi. Celle de l’entrepreneur comprend une dimension innovante plus importante55.
Cette évolution ne supprime donc pas la dépendance : elle transforme les relations. La propriété fondée sur la terre protège l’individu contre la dépendance personnelle en lui donnant une base matérielle propre, en l’enracinant dans un territoire. La propriété fondée sur l’argent le libère des liens sociaux fixes, elle rend les relations échangeables, mobiles et impersonnelles. Mais celui qui peut quitter un maître, un employeur ou un lieu dépend désormais de chaînes de production et de distribution de plus en plus étendues et internationales, du marché du travail, du système monétaire, du crédit, ou des infrastructures urbaines. Dans Le Capital, Marx dénonce la dépendance résultant de l’obligation de vendre sa force de travail sur un marché56. À la fin du XIXe siècle, les sociologues Georg Simmel et Émile Durkheim perçoivent des écueils, mais aussi des bénéfices sociaux de ces transformations.
Dans Philosophie de l’argent57, Simmel analyse précisément l’ambivalence de la financiarisation. L’argent desserre les liens personnels, permet de multiplier les relations sans engager toute la personnalité et élargit ainsi l’autonomie individuelle. Dans le même mouvement, il soumet les activités à une mesure abstraite, accroît la distance entre les personnes et rend chacun dépendant de mécanismes impersonnels qu’il maîtrise peu. L’indépendance individuelle ne s’oppose donc plus à l’interdépendance sociale : elle se développe à travers elle.
Durkheim confère à ce déplacement une portée sociologique générale. La division du travail différencie les individus et leur ouvre un espace plus vaste d’autonomie, mais elle les rend simultanément plus tributaires les uns des autres. Normalement, elle crée spontanément une solidarité « organique » qui ne repose plus principalement sur la similitude des parties, mais sur la complémentarité de leurs fonctions. Elle peut néanmoins présenter des formes pathologiques lorsqu’elle se dérègle (anomie) ou qu’elle est subie par les classes ouvrières. C’est ce qui s’est produit avec la révolution industrielle, qui a entraîné une crise morale redoutable58.
L’État social répond progressivement à cette fragilité sans restaurer l’indépendance foncière. Par les droits du travail, les assurances sociales et les services collectifs, il procure aux salariés une forme de « propriété sociale » : une sécurité qui ne résulte pas de la possession d’un capital productif, mais de garanties attachées au statut de citoyen et de travailleur59. La liberté ne consiste dès lors plus seulement à posséder ce qui soustrait à la dépendance ; elle suppose aussi des institutions capables de préserver l’autonomie au sein même de l’interdépendance.
La lente extension du suffrage à l’ensemble de la population
La « propriété sociale » accompagne une redéfinition plus générale de la citoyenneté. Au cours des XIXe et XXe siècles, l’accès au vote cesse progressivement d’être subordonné à l’indépendance que procurerait la propriété (foncière, mobilière ou financière), au genre (masculin), à la condition sociale ou aux origines ethniques. L’extension du suffrage traduit ainsi en institution une égalité politique abstraite : chaque électeur compte en principe pour une voix, indépendamment de sa condition sociale, de ses origines ou de son genre. Cette transformation s’opère toutefois lentement, par étapes discontinues, au fil de mobilisations, de conflits et de compromis60.
Les trajectoires nationales diffèrent. En France, après les expériences révolutionnaires et le retour du suffrage censitaire sous la Restauration, la IIe République abolit le cens en 1848 et instaure le suffrage universel masculin. La restriction imposée en 1850 aux électeurs ne justifiant pas de trois années de résidence montre néanmoins que l’élargissement n’est pas irréversible. Les femmes demeurent exclues jusqu’à l’ordonnance de 1944 et votent pour la première fois en 1945. En Grande-Bretagne, les réformes de 1832, 1867 et 1884 incorporent successivement une partie des classes moyennes, des ouvriers urbains et des travailleurs agricoles ; tous les hommes adultes et une partie des femmes accèdent au vote en 1918, avant que l’égalité électorale entre les sexes soit établie en 192861.
Aux États-Unis, l’abandon progressif des conditions de propriété au début du XIXe siècle étend surtout le suffrage aux hommes blancs, tandis que plusieurs États maintiennent ou renforcent l’exclusion des Noirs libres. Après la guerre de Sécession, le XVe amendement interdit en 1870 de refuser le vote en raison de la race ou de la condition antérieure d’esclave. À partir de la fin de la Reconstruction, cette avancée est contournée dans les États du Sud par les taxes électorales, les tests d’alphabétisation, les clauses d’antériorité, les primaires blanches et la violence. Le régime de Jim Crow transforme ainsi un droit constitutionnel en droit largement inexercé. Le XIXe amendement interdit en 1920 l’exclusion fondée sur le sexe, mais les discriminations raciales continuent notamment d’écarter les femmes noires. Il faut attendre le Voting Rights Act de 1965 pour que l’État fédéral se donne des moyens décisifs d’imposer l’effectivité du XVe amendement62.
Cette extension ne résulte pas d’une progression spontanée des valeurs égalitaires. Les mobilisations des exclus et la crainte de troubles sociaux pèsent sur les gouvernants ; Acemoglu et Robinson interprètent ainsi certaines réformes comme des concessions par lesquelles les élites rendent crédible une redistribution future63. D’autres analyses soulignent que l’élargissement peut aussi servir une partie des groupes dominants : il favorise des politiques de biens publics utiles aux sociétés urbanisées, ou permet à des fractions industrielles de déplacer les politiques au détriment des propriétaires fonciers64. Engerman et Sokoloff montrent enfin que, dans les Amériques, les sociétés initialement les plus inégalitaires tendent à conserver plus longtemps des institutions électorales restrictives65.
Quels qu’en soient les ressorts, l’élargissement du suffrage transforme le statut politique des exclus. Ils ne sont plus seulement protégés par la loi : ils participent, par l’élection, à la désignation de ceux qui la font. L’égalité politique ne supprime ni les inégalités économiques ni les rapports de domination, mais elle agrandit le cercle de ceux qui peuvent légitimement peser sur leur règlement. Elle tend ainsi à universaliser la participation politique, tout en laissant subsister des tensions entre égalité juridique, autonomie matérielle et pouvoir effectif.
Huit dimensions qui entrent en tension
| Dimension | La liberté désigne | L’égalité désigne | Supports économiques et sociaux | Principal danger |
|---|---|---|---|---|
| Républicaine agraire | L’indépendance à l’égard de la domination | L’égalité entre chefs de foyer ou propriétaires indépendants | Terre, vertu, propriété, armes, autosuffisance | Exclusion des personnes dépendantes : femmes, domestiques, salariés, esclaves et non-propriétaires |
| Démocratique | La participation à l’autogouvernement collectif | Une participation égale à l’autogouvernement collectif | Égale citoyenneté, délibération publique, institutions | Exclusion du démos ; domination de la majorité ; voix formelle dépourvue d’influence réelle |
| Juridique | Des droits définis et protégés par la loi et la constitution | L’égalité devant la loi ; une égale reconnaissance comme sujets de droit | Droits naturels, droit civil, constitution, contre-pouvoirs, contrat, personnalité juridique | Égalité réservée aux personnes reconnues par la loi ; exclusion au moyen de catégories juridiques |
| Économique | La circulation, les échanges, la mobilité, le choix, l’innovation et les techniques | L’égalité conçue comme libre accès aux échanges, au contrat et à la concurrence | Marchés, commerce, finance, industrie, infrastructures (énergie, transport, communication…) | Égalité abstraite masquant des pouvoirs inégaux ; dépendance présentée comme un échange volontaire |
| Autonomie apolitique | La liberté de poursuivre des fins qui ne s’organisent pas autour de la participation au pouvoir collectif | L’égale légitimité et la possibilité effective de mener une vie qui n’est pas centrée sur l’engagement politique | Famille, relations sociales, travail, loisirs | Le retrait laisse le pouvoir collectif aux minorités organisées ; des activités apparemment apolitiques dissimulent un pouvoir politique |
| Interdépendance | L’autonomie au sein de la dépendance sociale | L’égalité garantie par les droits sociaux, la sécurité, la protection du travail et l’accès aux infrastructures | Salaires, monnaie, division du travail, services publics, droits sociaux, infrastructures | Dépendance dissimulée, précarité, anomie, pouvoir systémique dépolitisé |
| Impériale-coloniale | La puissance et l’expansion collectives | L’égalité entre les membres de la communauté politique dominante, souvent soutenue par une domination extérieure | Appropriation territoriale, commerce impérial, statuts juridiques différenciés entre citoyens, sujets et populations dominées | Égalité intérieure fondée sur l’inégalité extérieure ; hiérarchie raciale ou civilisationnelle ; domination des populations extérieures |
| Nationale | Indépendance ou autodétermination de la communauté politique | Égalité des membres de la communauté politique, en tant que citoyens ou nationaux | Territoire, État, citoyenneté, institutions communes, langue, histoire partagée, armée | Fermeture de l’égalité aux étrangers ou aux minorités, subordination des libertés individuelles aux ambitions nationales, transformation de l’autodétermination en domination extérieure |
Les tensions que laisse subsister l’universalisation du suffrage montrent que les différentes dimensions de la liberté et de l’égalité, identifiées au long de cet article, ne se succèdent pas en se remplaçant. Elles se superposent, se renforcent ou se contrarient. La dimension républicaine agraire associe d’abord la liberté à l’indépendance matérielle et l’égalité à l’équilibre entre propriétaires. Elle soutient la participation démocratique, puisque celui qui ne dépend d’aucun maître paraît plus apte à juger du bien commun. Mais elle limite le cercle civique aux personnes réputées indépendantes et peut nourrir l’expansion coloniale lorsque, à l’instar des États-Unis, l’accès à la terre repose sur la dépossession de populations autochtones.
La dimension démocratique élargit ce cercle en faisant de la participation à l’autogouvernement un droit égal. La dimension juridique la complète : elle protège les individus contre l’arbitraire, leur reconnaît une même personnalité juridique et encadre le pouvoir par la constitution. L’histoire du suffrage révèle cependant leur décalage possible. Une personne peut être protégée par la loi sans participer à son élaboration ; inversement, l’obtention du vote ne lui assure ni une influence effective ni les moyens matériels d’exercer son autonomie. Le droit peut même instituer l’exclusion lorsqu’il répartit les individus entre citoyens actifs et passifs, personnes libres et esclaves, nationaux et sujets coloniaux.
La dimension économique ouvre d’autres espaces de liberté. Le commerce, le contrat, la monnaie, la mobilité, l’industrie et l’innovation permettent de poursuivre une pluralité de fins sans les soumettre directement au pouvoir politique. Ils favorisent ainsi l’autonomie apolitique mise en valeur par Constant : la famille, le travail, les relations sociales, les loisirs ou le perfectionnement personnel acquièrent une légitimité propre. Cette autonomie ne s’oppose pas à la liberté politique, qui la garantit, mais elle peut détourner les citoyens de son exercice. Constant avertit déjà que l’absorption dans les intérêts privés risque de conduire les Modernes à abandonner trop aisément leur part de pouvoir collectif.
La liberté économique entretient une ambiguïté comparable. L’accès ouvert aux échanges, au travail et à la concurrence établit une égalité abstraite entre acteurs juridiquement libres. Pourtant, cette équivalence peut masquer de fortes asymétries de pouvoir. Le salarié choisit en principe son employeur, mais dépend du marché du travail ; le consommateur choisit entre des biens, mais dépend des marchés, des chaînes d’approvisionnement ou du système monétaire. L’échange volontaire ne supprime donc pas la dépendance : il la rend plus mobile et plus impersonnelle.
L’axe de l’interdépendance rend visible ce que les autres dimensions saisissent imparfaitement. Dans les sociétés industrielles, l’autonomie se construit à l’intérieur de la division du travail et grâce à des institutions collectives. Les droits sociaux, la protection du travail et les services publics ne compensent pas seulement des inégalités : ils sécurisent l’autonomie individuelle au sein de la dépendance. Durkheim montre toutefois que la solidarité organique générée par la division du travail peut se dérégler ou être imposée sous une forme pathologique. Le suffrage, la loi et les contre-pouvoirs peuvent organiser l’interdépendance, mais ils demeurent souvent centrés sur l’individu-citoyen, alors que les dépendances économiques sont systémiques et transnationales.
La dimension nationale répond en partie à ce décalage en transformant l’interdépendance en capacité d’action collective. Elle mobilise le territoire, les ressources, les infrastructures, l’industrie et l’armée au service de l’indépendance et de la souveraineté nationales. Elle peut ainsi renforcer la république face à une domination extérieure et soutenir une certaine égalité entre les membres de la communauté politique. Elle risque toutefois de refermer le cercle des égaux sur les seuls nationaux ou sur un groupe tenu pour pleinement représentatif de la nation et, parallèlement, de stigmatiser certains groupes ou de les désigner comme ennemis de la nation. La dimension impériale-coloniale repose sur une autre logique : elle associe la liberté, l’égalité et la puissance du groupe dominant à l’expansion territoriale et à la subordination de populations extérieures ou placées sous un statut politique inférieur. Les deux dimensions peuvent se combiner lorsque l’unité nationale s’appuie sur l’expansion et la domination coloniales ; elles peuvent aussi s’opposer, en particulier lorsque des mouvements nationaux luttent contre un empire pour obtenir leur indépendance.
La grille d’analyse de la liberté et de l’égalité politiques, proposée ici, dégage des idéaux-types (dimensions) issus de plusieurs matrices historiques : les révolutions politiques qui se déploient de 1688 à 1848 ; les courants philosophiques qui les accompagnent ; les pratiques d’autogouvernement développées dans les colonies britanniques d’Amérique ; les révolutions commerciales, financières et industrielles ; l’extension de la citoyenneté politique et sociale. Par leurs complémentarités et leurs oppositions, ces idéaux-types apportent un éclairage sur le passé et sur le présent. Ils ont vocation à faciliter la conceptualisation de traditions politiques et d’habitudes sociales, ainsi qu’à en mettre au jour, dans un monde traversé par d’intenses changements technologiques, politiques et environnementaux, les tensions et les angles morts.
Notes
1 Myriam-Isabelle Ducrocq, « James Harrington, critique dissident de la common law », Cercles : Revue Pluridisciplinaire du Monde Anglophone, 2012, vol. 24, p. 4-14.
2 Algernon Sidney, Discourses Concerning Government [1698], T.G. West (ed.), Indianapolis : Liberty Fund, 1996, p. 366 cité par Myriam-Isabelle Ducrocq, art. cit. Je traduis.
3 https://www.parliament.uk/about/living-heritage/evolutionofparliament/originsofparliament/birthofparliament/overview/simondemontfort/
4 James Harrington, The Commonwealth of Oceana, Project Gutenberg, 2016 : “The former kind [ancient prudence] is that which Machiavel (whose books are neglected) is the only politician that has gone about to retrieve”.
5 Ibid : “if the whole people be landlords, or hold the lands so divided among them that no one man, or number of men, within the compass of the few or aristocracy, overbalance them, the empire (without the interposition of force) is a commonwealth.”
6 https://damiengimenez.fr/les-interets-ressorts-de-la-recomposition-sociale-dans-la-grande-bretagne-du-xviiie-siecle/#Court_vs_Country_Cour_vs_Nation
7 https://www.britannica.com/biography/James-Harrington
8 Gordon S. Wood, The Creation of the American Republic, Norton, 1972, p. 100 sq.
9 Museum of the American Revolution, “Decision-Making and Civic Engagement in Revolutionary America”, Museum of the American Revolution, s. d. ; Alan Taylor, American Colonies: The Settling of North America, Penguin, 2001.
10 Pauline Maier, From Resistance to Revolution: Colonial Radicals and the Development of American Opposition to Britain, 1765–1776, W. W. Norton, 1972.
11 Alexander Keyssar, The Right to Vote: The Contested History of Democracy in the United States, Basic Books, 2000 ; Ed Crews, “Voting in Early America”, Colonial Williamsburg, 2007.
12 Alan Taylor, op. cit. ; Daniel K. Richter, Facing East from Indian Country: A Native History of Early America, Harvard University Press, 2001.
13 John Locke, Two Treatises of Government, §4 in The Works of John Locke in Nine Volumes, vol. 4: Economic Writings and Two Treatises of Government, London, Rivington, 1824 (12th ed.), Online Library of Liberty, Liberty Fund.
14 Ibid., §6.
15 Ibid.
16 Ibid., §87.
17 Ibid.
18 Ibid., §57.
19 Ibid., §94.
20 Ibid., §§105 à 112.
21 Montesquieu, L’esprit des lois, XI, III, Flammarion, 1979 : « La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent ».
22 Ibid., XI, IV.
23 Gordon S. Wood, The Creation of the American Republic, 1776-1787, Norton, 1972, p. 8, 29, 119, 153, 160.
24 Ibid., p. 100 sq. ; Gordon S. Wood, The Radicalism of the American Revolution, Vintage Books, 1993, chap. 9 : “No English ruler, no English master, and certainly no superior among the American colonists—who were more English than the English themselves—ever had it easy. Liberty, insubordination, and unwillingness to truckle to any authority were what distinguished Englishmen from Frenchmen and all the other enslaved and deprived peoples of the world.”
25 Robert Middlekauff, The Glorious Cause, Oxford University Press, 2005 (1982), chap. 6.
26 John Locke, op. cit., §123-124 et 134.
27 Ibid., §27.
28 Ibid., §134.
29 Ibid., §85.
30 Robert Middlekauff, op. cit.
31 John Adams et James Otis, cités par Bernard Bailyn dans The Ideological Origins of the American Revolution, The Belknap Press of Harvard University Press, 1992 (1967), p. 69.
32 Robert Middlekauff, op. cit., chap. 14.
33 https://www.archives.gov/founding-docs/declaration-transcript
34 Robespierre, Discours du 8 thermidor, an II prononcé à la Convention : https://fr.wikisource.org/wiki/Discours_du_8_thermidor_an_II_%28Robespierre%29
35 La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d’Olympe de Gouges confirme que l’ambiguïté était déjà perceptible en 1791.
36 https://www.conseil-constitutionnel.fr/le-bloc-de-constitutionnalite/declaration-des-droits-de-l-homme-et-du-citoyen-de-1789 : « Les représentants du peuple français, constitués en Assemblée nationale, considérant que l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de l’homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d’exposer, dans une déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de l’homme, afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs ».
37 Bernard Manin, Un voile sur la liberté, Hermann, 2025.
38 Ibid.
39 Mona Ozouf, L’Homme régénéré. Essais sur la Révolution française, Gallimard, 1989.
40 Robespierre, Sur les principes de morale politique qui doivent guider la Convention nationale dans l’administration intérieure de la République, discours prononcé le 17 pluviôse an II – 5 février 1794.
41 https://damiengimenez.fr/comment-les-interets-et-les-valeurs-ont-detrone-les-vertus-xvie-xviiie-siecles/#Montesquieu_quand_le_jeu_des_interets_devalorise_la_vertu
42 Robespierre, op. cit.
43 Ibid.
44 Montesquieu, L’esprit des lois, IV, V, Flammarion, 1979.
45 Ibid., XX, II : « si l’esprit de commerce unit les nations, il n’unit pas de même les particuliers. Nous voyons que, dans les pays où l’on n’est affecté que de l’esprit de commerce, on trafique de toutes les actions humaines, et de toutes les vertus morales : les plus petites choses, celles que l’humanité demande, s’y font, ou s’y donnent pour de l’argent. »
46 Céline Spector, « La vertu politique comme principe de la démocratie. Robespierre lecteur de Montesquieu », Michel Biard, Philippe Bourdin, Hervé Leuwers et Alain Tourret, Vertu et Politique. Les pratiques des législateurs (1789-2014), Presses universitaires de Rennes, p. 61-70, 2015.
47 Montesquieu, op. cit., XII, XIX.
48 Bernard Manin, op. cit.
49 Robespierre, op. cit.
50 Benjamin Constant, Des effets de la Terreur, 1796, URL : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6271091r/
51 Ibid. : « Sans doute, lorsqu’un juge condamne à la fois un innocent et un coupable, la terreur s’empare de l’âme de tous les coupables, comme de l’âme de tous les innocents. Mais la punition du coupable aurait rempli, de ce but, tout ce qui était nécessaire. »
52 Ibid.
53 Benjamin Constant, De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes, in Œuvres politiques, Charpentiers et Cie, Libraires-éditeurs, 1874, p. 258-286. URL : https://fr.wikisource.org/wiki/%C5%92uvres_politiques_(Constant)/De_la_libert%C3%A9_des_Anciens_compar%C3%A9e_%C3%A0_celle_des_Modernes
54 J. G. A. Pocock, The Machiavellian Moment, Princeton University Press, 1975 ; Eric Foner, Free Soil, Free Labor, Free Men, Oxford University Press, 1971.
55 Joseph Schumpeter, The Theory of Economic Development, 1934, translated from German by Redvers Opie, fellow of Magdalen College, Oxford.
56 Karl Marx, Le Capital I, Gallimard, 2020, p. 263-264.
57 Georg Simmel, Philosophie de l’argent, Presses universitaires de France, 2014.
58 Émile Durkheim, De la division du travail social, Presses universitaires de France, 2017.
59 Robert Castel, Les Métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Fayard, 1995 ; T. H. Marshall, Citizenship and Social Class and Other Essays, Cambridge University Press, 1950.
60 Pierre Rosanvallon, Le Sacre du citoyen. Histoire du suffrage universel en France, Gallimard, 1992 ; Alessandro Lizzeri et Nicola Persico, « Why Did the Elites Extend the Suffrage? Democracy and the Scope of Government, with an Application to Britain’s “Age of Reform” », The Quarterly Journal of Economics, MIT Press, 2004 ; Humberto Llavador et Robert J. Oxoby, « Partisan Competition, Growth, and the Franchise », The Quarterly Journal of Economics, MIT Press, 2005 ; Stanley L. Engerman et Kenneth L. Sokoloff, « The Evolution of Suffrage Institutions in the New World », The Journal of Economic History, Cambridge University Press, 2005 ; Luis R. Fraga, « Vote Dilution and Voter Disenfranchisement in United States History », Notre Dame Journal of Law, Ethics & Public Policy, University of Notre Dame Law School, 2022.
61 Pierre Rosanvallon, op. cit. ; Alessandro Lizzeri et Nicola Persico, op. cit. ; Humberto Llavador et Robert J. Oxoby, op. cit.
62 Stanley L. Engerman et Kenneth L. Sokoloff, op. cit. ; Luis R. Fraga, op. cit. ; Manisha Sinha, The Rise and Fall of the Second American Republic, Liveright Publishing Corporation, 2024.
63 Daron Acemoglu et James A. Robinson, « Why Did the West Extend the Franchise? Democracy, Inequality, and Growth in Historical Perspective », The Quarterly Journal of Economics, MIT Press, 2000.
64 Alessandro Lizzeri et Nicola Persico, op. cit. ; Humberto Llavador et Robert J. Oxoby, op. cit.
65 Stanley L. Engerman et Kenneth L. Sokoloff, op. cit.