
L’économie, force motrice ou fossoyeuse de la démocratie ? – Article 3
L’indépendance américaine et l’adoption de la Constitution fédérale constituent deux moments successifs et distincts de la naissance des États-Unis. Entre les résolutions du Premier Congrès continental de 1774, la Déclaration d’indépendance de 1776 et la Constitution de 1787, l’objectif se déplace : les révolutionnaires justifient d’abord l’émancipation des colonies au nom de l’égalité naturelle, du consentement et de la résistance à la tyrannie ; les membres de la Convention constitutionnelle s’efforcent ensuite d’établir un pouvoir national capable de garantir durablement la liberté, la sécurité et l’union des États. En réaffirmant la souveraineté populaire et le principe de liberté, la Constitution prolonge l’indépendance. Les deux moments manifestent néanmoins des orientations différentes : la phase révolutionnaire favorise l’expression démocratique des droits et la défiance envers le pouvoir, tandis que la phase constitutionnelle privilégie la représentation, la sélection des gouvernants et la limitation réciproque des pouvoirs.
Pour saisir ce déplacement, il convient de le replacer dans les transformations de la pensée politique anglaise des XVIIe et XVIIIe siècles. L’égalité naturelle, l’auto-conservation, le consentement, la propriété, l’opposition entre pouvoir et liberté, mais aussi la coordination des intérêts par le commerce ou par l’agencement constitutionnel, fournissent aux Américains les briques conceptuelles de leur construction politique. Les oppositions politiques entre Whigs et Tories, entre Court et Country, ainsi que les tensions entre approches mercantilistes et libérales irriguent également les débats outre-Atlantique. La Révolution américaine ne représente donc pas une rupture avec la culture politique anglaise : elle s’approprie des principes et intègre des tensions qui s’étaient développées en son sein.
Ainsi, les oppositions entre Fédéralistes et Anti-Fédéralistes, puis entre Fédéralistes et Républicains, recoupent sans les épuiser les tensions entre démocratie et élitisme, républicanisme et gouvernement aristocratique, agriculture et commerce, vertu et intérêts. L’idéal d’une république agraire demeure partagé, mais les acteurs divergent sur les institutions, les activités économiques et les formes de puissance susceptibles de le préserver. Deux types complémentaires de régulation des intérêts se conjuguent. Le premier, économique, repose sur le commerce : les échanges sont censés accorder les intérêts particuliers, favoriser la prospérité et substituer une compétition pacifique à la guerre. Le second type de régulation est politique. Dans les Federalist Papers, la représentation, l’étendue géographique de la République, la séparation des pouvoirs et les contrôles institutionnels doivent contenir les effets des factions sans supprimer la liberté qui les engendre. Dans ce cadre politique, la vertu ne disparaît ni des discours ni des aspirations des acteurs, mais elle devient progressivement secondaire par rapport aux mécanismes économiques et constitutionnels qui organisent le jeu des intérêts.
Quelques conceptualisations anglaises structurantes
Hobbes
Depuis l’Antiquité, les philosophies stoïciennes concevaient des formes d’égalité naturelle relativement au raisonnement et à la possibilité de discerner le bien1. Le christianisme, pour sa part, n’opérait pas de distinction particulière à propos du salut : les hommes et les femmes avaient été créés à l’image de Dieu et ils héritaient tous du péché originel.
Au XVIIe siècle, Hobbes décrit un état de nature anti-aristocratique dans lequel les hommes possèdent des facultés égales de corps et d’esprit, de telle sorte que « le plus faible a assez de force pour tuer le plus fort, soit par une manœuvre secrète, soit en s’alliant à d’autres qui sont avec lui confrontés au même danger2. » L’égalité naturelle « engendre l’égalité dans l’espérance » de parvenir à ses fins. Donc, si deux personnes désirent une même chose qu’elles ne peuvent toutes deux posséder, elles deviennent ennemies et, dans l’optique de leur propre conservation ou de leur plaisir, elles « s’efforcent de s’éliminer ou de s’assujettir » l’une l’autre3.
À ces hypothèses déjà conflictuelles, Hobbes ajoute l’insatiabilité du désir de puissance, le déplaisir d’être en société s’il n’existe pas de puissance pour tenir les hommes en respect, et la quête de gloire, par laquelle chacun cherche à démontrer la supériorité de sa valeur. L’ensemble aboutit à une guerre généralisée, qui n’est pas sans rappeler la guerre civile anglaise où l’autorité politique s’était effondrée. Les hommes s’extraient de cet état anarchique et agonistique, pour se soumettre à une autorité politique souveraine, parce qu’ils redoutent la mort, parce qu’ils aspirent à une vie confortable et parce qu’ils font usage de leur raison. Cette dernière les enjoint à l’auto-conservation.
L’état de nature hobbesien introduit une rupture philosophique profonde par rapport aux philosophies précédentes dans la mesure où il promeut l’égalité et l’intérêt personnel comme prémisses théoriques de constructions politiques qui se veulent scientifiques. L’égalité mène, par le biais du contrat, à la soumission à un souverain plutôt qu’à un peuple. En l’absence de souverain, conjuguée au règne de l’intérêt, elle induit une compétition indéfinie.
Pufendorf et Locke
Contemporains de Hobbes, Pufendorf et Locke critiquent ses prémisses agonistiques. Ils attribuent chacun à la raison, qui traduit la loi de la nature, la capacité de coordonner les comportements dans l’état de nature, de prévenir les guerres et de favoriser la paix. Cependant, dans le prolongement de Hobbes, leurs anthropologies respectives reposent sur l’égalité et sur l’auto-conservation4.
Sur le plan matériel, tandis que Hobbes se soucie principalement de la sécurité, Pufendorf5 et Locke6 confèrent tous deux à l’économie un rôle majeur. Selon le premier, les hommes sortent de l’état de nature grâce aux innovations et aux organisations qui changent la vie. Le second estime, à la suite de Hooker, que les hommes créent des sociétés parce qu’ils ne sont pas assez autonomes pour se « procurer en quantité suffisante les choses nécessaires à la sorte de vie à laquelle notre nature aspire7. » Locke valorise ainsi particulièrement la propriété, la monnaie et le travail8. Il conçoit la liberté et l’égalité relativement à la loi, qui prend le dessus par rapport à la vertu9. Selon lui, lorsque des personnes forment une société civile, elles abandonnent leur pouvoir naturel ; en retour, les lois édictées par le pouvoir législatif n’ont d’autorité que dans la mesure où ce pouvoir a été établi par consentement.
Avec Pufendorf et Locke, la transition de l’état de nature à l’état civil s’opère en partie grâce au développement économique, qui dépend d’une tendance naturelle à l’auto-conservation et à la satisfaction des désirs, c’est-à-dire de l’intérêt personnel.
Montesquieu, Hume et Smith
Montesquieu, Hume et Smith poursuivent la philosophie des intérêts dans deux directions complémentaires :
- Un agencement constitutionnel (la séparation des pouvoirs) qui canalise le jeu des intérêts10.
- Le mécanisme du libre marché, fondé sur le commerce, qui harmonise les intérêts11.
Les trois philosophes soulignent la capacité du commerce à créer de la richesse partagée entre les pays ‒ le libre marché permet à tous les partenaires de croître. Ils promeuvent le passage d’un état de guerre généralisée à un état de compétition économique généralisée, perçue au XVIIIe siècle comme « pacifique ».
Pouvoir et liberté
Dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, les Whigs radicaux, tels que Gordon Wood les désigne12, opposent pouvoir et liberté. Ils prolongent l’orientation Country opposée à la Court13. Le premier concerne la domination politique par un seul, la seconde la souveraineté du peuple. Cette opposition traduit l’affrontement régulier entre le roi et la Chambre des communes, représentante du peuple. Malgré l’équilibre poursuivi par la Constitution, l’histoire politique montre que les gouvernants ont trop souvent porté atteinte au bien-être du peuple et que celui-ci a trop souvent été contraint de remettre son pouvoir entre leurs mains.
Selon les Whigs radicaux, la politique se résume à l’acquisition du pouvoir. « L’amour du pouvoir » affirme James Burgh en citant Bolingbroke ; « il est insatiable, sa possession l’aiguise au lieu de le rassasier14. » Les Whigs sont obnubilés par ce désir enivrant de domination.
L’anthropologie de Thomas Gordon dans les Cato’s Letters apparaît remarquablement proche de celle de Hobbes. La lettre 40 avance que toute personne se préfère à l’humanité en général, que les lois et la force nous protègent des autres, et que les traités sont garantis par la peur, le pouvoir et l’intérêt15. Trenchard et Gordon, les auteurs de ces essais, connaissent Hobbes puisqu’ils le citent dans les Cato’s Letters et discutent du Leviathan dans The Independent Whig16.
Bien que l’anthropologie des Whigs radicaux rejoigne celle de Hobbes, les conclusions des premiers diffèrent radicalement de celles du second. Pour les Whigs radicaux, les magistrats étant soumis aux mêmes passions que les autres ‒ et les charges politiques leur offrent des moyens exceptionnels de satisfaire ces passions ‒, le gouvernement est un mandat confié aux gouvernants, qui doit être soumis à de fortes contraintes17.
L’articulation Whig entre pouvoir et liberté ne se limite pas à une simple opposition : Trenchard définit la liberté comme le pouvoir d’une personne sur ses actions et la jouissance des fruits de son travail18. Montesquieu, qui s’inspire probablement de Bolingbroke19 en affirmant que « tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser20 », allie aussi par ailleurs pouvoir et liberté : « la liberté ne peut consister qu’à pouvoir faire ce que l’on doit vouloir21 ». Dans les deux cas, le pouvoir est associé à une certaine mesure, ou maîtrise rationnelle. L’excès de pouvoir, parce qu’il empiète sur la liberté d’autrui, devient antithétique avec l’idée même de liberté.
L’indépendance puis la Constitution américaines
L’indépendance
Les colons américains lisent et emploient abondamment les écrits de Locke, de Montesquieu ou des Lumières écossaises22. Ils sont imprégnés de la culture anglaise à laquelle ils adhèrent, en particulier sur le plan politique23. La Déclaration et les résolutions du Premier Congrès continental de 1774 emploient une formule pratiquement identique à celle de Locke : les colons « ont droit à la vie, à la liberté et à la propriété », et ils n’ont jamais cédé à aucun pouvoir souverain le droit d’en disposer sans leur « consentement24. » Dans ce document, ils revendiquent posséder les droits de « sujets nés naturellement dans le royaume d’Angleterre ». Selon eux, la liberté anglaise, et celle de tout gouvernement libre, repose sur le « droit du peuple à participer aux conseils législatifs », ce qui suppose une représentation qui leur fait actuellement défaut dans le Parlement anglais. Ils affirment également bénéficier de la common law, des statuts coloniaux et de l’« indépendance » des pouvoirs, garantie par la « Constitution anglaise ».
Aussi tardivement qu’en juillet 1775, le Second Congrès continental soumet une pétition à George III dans laquelle les colons se décrivent comme de « loyaux sujets », lui demandant implicitement sa protection contre les mesures parlementaires et ministérielles. La Proclamation d’août du roi, pour supprimer la rébellion et la sédition, met fin aux espoirs de réconciliation entretenus jusque-là. Ce n’est qu’à partir de ce moment que le roi lui-même se transforme en tyran aux yeux des colons, parce qu’il apparaît officiellement aligné avec le Parlement.
Le 10 janvier 1776 paraît le pamphlet Common Sense, dans lequel Thomas Paine critique la domination anglaise et plaide pour l’indépendance25. D’emblée, l’auteur se défie des gouvernements en général : tandis que la société promeut positivement le bonheur, le gouvernement favorise celui-ci négativement en contraignant les vices ; il constitue un « mal nécessaire » qui peut devenir intolérable lorsqu’il inflige des souffrances, d’autant que le peuple fournit à l’État les moyens de le réprimer. Tout gouvernement trouve son origine dans l’incapacité de la vertu à instaurer durablement la liberté et la sécurité.
Paine cible ensuite la Constitution anglaise tout en reconnaissant son aura : « Je sais qu’il est difficile de se défaire de préjugés locaux et anciens ; si cependant nous prenions la peine d’examiner les composants de la Constitution anglaise, nous trouverions qu’ils constituent les vils vestiges de deux anciennes tyrannies, conjugués à des matériaux républicains. » Le roi et la Chambre des lords incarnent les éléments tyranniques, la Chambre des communes l’élément républicain. Le problème de fond réside dans le fait que la Chambre des communes, contrairement aux préjugés politiques, ne parvient pas à contrebalancer les pouvoirs monarchique et aristocratique. La Couronne détenant l’ascendant, « nous avons été assez imprudents (foolish) » de nous en remettre à elle.
Au-delà du déséquilibre institutionnel, Paine estime que la Grande-Bretagne agit envers les colonies d’Amérique par « intérêt, non par attachement ». Plutôt que de soutenir les guerres impériales, les colonies peuvent s’émanciper grâce au commerce (« Our plan is commerce ») qui « sécurisera la paix et l’amitié avec l’Europe entière ; parce qu’il est dans l’intérêt de celle-ci d’avoir libre accès aux ports d’Amérique. Son commerce sera toujours une protection ». Si la guerre augure d’une diminution des échanges et de la création d’une armée, en retour, les nécessités du conflit armé génèrent de nouveaux marchés. Paine envisage la construction d’une flotte militaire comme un « article de commerce », la construction navale étant « l’industrie naturelle du pays ».
Un peu plus loin, il milite pour déclarer le plus rapidement possible l’indépendance. Les colonies ont, selon lui, l’avantage d’avoir une population encore peu nombreuse et de vastes terres « inoccupées », ce qui amoindrirait le fardeau d’une dette. L’accroissement de la population, au contraire, pèserait sur l’unité, notamment parce que le commerce « diminue à la fois l’esprit du patriotisme et celui de la défense militaire. » De plus, l’histoire enseigne que les actions les plus braves ont toujours été accomplies alors que les nations étaient encore dans l’enfance.
Comment concilier les tensions de l’argumentation de Paine à propos du commerce ? Nous y reviendrons dans la troisième partie. S’agissant de l’indépendance, Common Sense, qui a connu un succès retentissant au moment de sa parution, éclaire la bascule qui s’opère dans l’esprit des colons tout en faisant ressortir des principes et des orientations philosophico-politiques. Près de six mois après sa parution, la Déclaration d’indépendance attribue au roi, sous la plume de Jefferson, un « long train d’abus », y compris des décisions prises par les parlementaires. Les principes universels égrenés en préambule justifient le droit de dissoudre le gouvernement colonial anglais, considéré comme illégitime et tyrannique. Ils manifestent des convictions égalitaires qui animent les gouvernements des États émancipés.
Selon Wood26, la Révolution démocratise « grandement » les nouvelles assemblées législatives républicaines en augmentant le nombre des élus et élargissant celui des électeurs. Dans les années 1780, les élections entraînent souvent le remplacement de plus de la moitié des représentants. Des tribunes sont aménagées dans les assemblées et les séances ouvertes au public, tandis qu’un nombre croissant de journaux, notamment des quotidiens, commencent à rendre compte des débats législatifs.
La Constitution
En commençant par « We the People », la Constitution américaine de 1787 réaffirme le principe de souveraineté populaire. Les objectifs d’union, de justice, de tranquillité intérieure, de défense commune, de bien-être général et de sécurisation de la liberté s’inscrivent dans le prolongement de l’indépendance tout en mettant l’accent sur la sécurité. Tandis que la Déclaration d’indépendance avait pour but de justifier l’émancipation des colonies, la Constitution vise la création d’un État fédéral permettant de pérenniser l’autonomie acquise et de mieux coordonner les États entre eux que ne le faisaient les Articles de la Confédération27.
La Convention constitutionnelle de Philadelphie engendre l’opposition entre Fédéralistes, qui sont pour la ratification de la nouvelle Constitution, et Anti-Fédéralistes. Ces derniers craignent les dérives potentielles d’un pouvoir central pour la liberté des citoyens et des États. Les historiens américains, Jensen et Bailyn en particulier, ont souligné la remarquable continuité idéologique entre les révolutionnaires et les Anti-Fédéralistes28.
La phase de ratification de la Constitution par les différents États est l’occasion d’un vaste débat national, notamment par le biais d’articles publiés dans les journaux. Trois Fédéralistes ‒ James Madison, Alexander Hamilton et John Jay ‒ rédigent un ensemble de textes qui jettent un éclairage sur leurs motivations29. Ces documents présentent un intérêt particulier car Madison et Hamilton sont traditionnellement considérés comme deux des plus grands contributeurs aux débats constitutionnels30.
Examinons en détail le texte n° 10, qui synthétise remarquablement l’enjeu de la régulation des intérêts au travers de la représentation, ainsi que les fondements philosophiques sur lesquels repose la solution constitutionnelle. Madison l’entame par un avertissement contre les vices dangereux du gouvernement populaire : partout les citoyens vertueux se plaignent de l’instabilité des gouvernements, du manque de respect pour le bien public par les partis rivaux, et du fait que les mesures sont adoptées, non en fonction de la justice et du droit des minorités, mais suivant la force supérieure d’une majorité intéressée et dominatrice.
Il existe deux manières de guérir les maux des factions, ces groupes d’intérêt opposés à l’intérêt commun : soit en éliminant leurs causes, soit en contrôlant leurs effets. La première manière s’avère pire que la maladie car elle exige de supprimer la liberté, ou d’imposer les mêmes opinions, passions et intérêts. La diversité des facultés humaines, desquelles émerge le droit de propriété, constitue au même titre que la liberté un formidable obstacle à l’uniformisation des intérêts. L’objet premier du gouvernement est cependant de protéger ces facultés dont le développement inégal mène à la distribution inégale de la propriété. Les sentiments éveillés par les propriétaires entraînent naturellement la division de la société en différents intérêts et partis : les intérêts fonciers, manufacturiers, mercantiles, financiers et bien d’autres intérêts moindres. La régulation de ces intérêts, d’ordre économique, représente la tâche principale de la législation moderne.
Comment équilibrer les intérêts ? Il apparaît vain, aux yeux de Madison, de s’en remettre simplement au jeu des partis, car les factions les plus puissantes sont amenées à dominer. Il semble tout aussi vain d’espérer que quelques esprits éclairés puissent faire converger les intérêts conflictuels vers le bien commun. Les causes des factions ne pouvant être extirpées, il s’avère seulement possible de contrôler leurs effets, ce que la représentation républicaine, rouage de la Constitution, promet de faire.
Ici, Madison opère une distinction traditionnelle entre petites et grandes républiques31. Le nombre de représentants doit être suffisamment grand pour éviter les cabales du petit nombre, et suffisamment restreint pour se préserver de la confusion de la multitude. Étant donné que ce nombre est proportionnellement plus élevé dans les petites républiques, il s’ensuit que, si la proportion de personnalités adaptées n’est pas moindre que dans les petites républiques, les grandes républiques présentent une plus grande probabilité de choix adapté. En outre, le nombre d’électeurs étant plus élevé et les suffrages plus libres, il sera plus probable d’élire les hommes dont les vues sont les plus éclairées, les sentiments les plus vertueux, le mérite le plus propre à attirer les suffrages et la réputation la mieux établie.
Un autre avantage crucial des grandes républiques est qu’elles diminuent le danger des factions : plus on étend le nombre de personnes et le territoire, plus les intérêts se diversifient, plus la probabilité d’une tyrannie de la majorité diminue32.
La représentation ne suffit pas, à elle seule, à sécuriser la liberté. La séparation et l’équilibre des pouvoirs jouent également un rôle crucial. Ils concernent, d’une part, les relations entre l’État fédéral et les États et, d’autre part, les interactions entre les différentes branches du gouvernement fédéral. Dans les deux cas, ils s’appréhendent à la lumière de la conception de la représentation exposée par Madison : l’objectif premier est de limiter les excès populaires, qu’il s’agisse des législatures des États ou de la Chambre des représentants (à élection directe)33.
Dans le texte n° 51 des Federalist Papers, Madison développe l’idée que la séparation des pouvoirs est garantie par la structure interne des gouvernements, c’est-à-dire par les relations entre les différents départements du gouvernement. Chaque département doit être doté d’une volonté propre et, par conséquent, ses membres ne doivent pas avoir été choisis ni être rémunérés par un autre département. Toutes les nominations doivent cependant découler d’une même source, le peuple, par le biais de canaux ne communiquant pas les uns avec les autres. Une exception est concédée pour le judiciaire en raison des qualifications spécifiques requises pour ce type de fonction et de la permanence des mandats, qui est censée détruire tout sentiment de dépendance34.
Dans un gouvernement républicain, selon Madison, la branche législative domine nécessairement. Le remède à ce déséquilibre consiste à diviser les assemblées et à les rendre, par différents modes de scrutin et différents principes d’action, aussi peu connectées que possible. La faiblesse de l’exécutif peut être pour sa part compensée par un « veto absolu », quoique ce dernier puisse s’avérer insuffisant, s’il n’est pas employé avec suffisamment de fermeté, ou risqué, s’il est utilisé avec abus.
Des orientations conflictuelles
Fédéralistes vs Républicains
Alors que la phase d’indépendance met en avant les droits naturels ‒ la liberté et l’égalité en particulier ‒ et qu’elle rejette la tyrannie du gouvernement anglais, la phase constitutionnelle s’efforce de construire un pouvoir national dont la structure s’apparente à celle du gouvernement anglais ‒ un Congrès composé de deux chambres fondées sur le principe de représentation ; un exécutif fort détenant un droit de veto, qui ne peut être annulé qu’avec une majorité des deux tiers dans les deux chambres. Les membres de la Convention constitutionnelle veillent néanmoins à limiter chacun des pouvoirs et à leur conférer, directement ou indirectement, une légitimité populaire avec le principe de scrutin majoritaire. Notons à ce propos que Madison, bien qu’il s’inquiète de la tyrannie de la majorité, ne remet pas en cause le principe de majorité dans les élections car il estime que la diversité des intérêts limite les risques35.
Malgré une volonté de continuité entre les deux phases, celle de l’indépendance est davantage animée par la liberté et l’égalité, celle de la Constitution par la sécurité et un contrôle méritocratique que l’on peut qualifier d’élitiste. En effet, bien que des figures telles que Washington, Jefferson, Adams ou Hamilton tranchent avec la noblesse anglaise ou française, ils se considèrent, selon les termes de Jefferson, comme des « aristocrates naturels36 ». Ils défendent l’égalité tout en étant conscients des différences d’éducation et de compétences qui justifient les hiérarchies. En 1787, Benjamin Rush exprime une vue commune en disant que les droits naturels « ne requièrent aucun apprentissage. Ils sont mieux sentis qu’expliqués. Par conséquent, en matière de liberté, le mécanicien et le philosophe, le fermier et le professeur sont sur un pied d’égalité. Mais il en va différemment du gouvernement. C’est une science complexe qui requiert, pour être comprise, des capacités et diverses connaissances d’autres sujets37. »
La tension entre les deux phases, qui se manifeste dès les débats entre Fédéralistes et Anti-Fédéralistes, se poursuit au cours des premières administrations au travers de l’opposition entre Fédéralistes et Républicains. Les premiers, en particulier sous l’impulsion d’Hamilton, secrétaire au Trésor au cours des deux mandats de Washington, mettent en œuvre une politique aux accents britanniques : consolidation de la dette de guerre des États et transformation de celle-ci en dette nationale permanente ; instauration d’une banque fédérale américaine ; imposition de droits de douane dans une veine mercantiliste ; surtout, développement d’un pouvoir exécutif fort, l’autorité de Washington facilitant ce déplacement. L’idéal politique d’Hamilton et d’autres Fédéralistes « n’est pas l’État judiciaire désintéressé envisagé par Madison, mais un État renommé de type européen qui rivaliserait avec les grandes puissances européennes38. »
Au début de la première législature, durant laquelle il siège à la Chambre des représentants, Madison est toujours « un fervent nationaliste », soucieux de sécuriser des revenus indépendants pour le nouveau gouvernement, de créer les départements de l’exécutif et de faire triompher les idées Fédéralistes. Rapidement, cependant, des dissensions avec Hamilton apparaissent. En tant que représentant de la Virginie, il souhaite distinguer les détenteurs originaux de bons du Trésor des détenteurs actuels, car le bruit court que des spéculateurs du Nord rachètent des obligations d’État pour une fraction de leur valeur nominale. Plus préoccupante encore est la création d’une banque nationale : le monde agricole du Sud estime que l’argent créé par les banques n’est pas réel, qu’il profite exclusivement aux spéculateurs du Nord. Au-delà de la Virginie, il existe un peu partout le sentiment que cette banque représente une nouvelle étape vers la création d’un gouvernement de type anglais39.
L’opposition qui se dessine est celle entre, d’une part, les intérêts du monde rural, en particulier le Sud esclavagiste et, d’autre part, les intérêts du commerce international et de la finance du Nord-Est. Début 1791, Jefferson s’inquiète des « hérésies » avancées par la presse ; il exhorte des amis à soutenir les intérêts agricoles et le pur « républicanisme » contre les « agioteurs » du Congrès. Madison en vient à qualifier les défenseurs du programme d’Hamilton de « Tories » (parti pro-aristocratie en Angleterre), accusation féroce au lendemain de la Révolution. Ces commentaires d’abord privés deviennent rapidement publics, le tandem Jefferson-Madison prenant la tête du « parti » républicain, qui n’est alors pas un parti au sens moderne du terme, mais plutôt une orientation politique. En effet, comme nous l’avons vu plus haut, les factions sont redoutées comme des facteurs d’agitation et, lorsqu’elles deviennent majoritaires, comme une menace de tyrannie. Ce sentiment est largement répandu dans la jeune république des États-Unis40.
Les intérêts face à la vertu
Aux dissensions entre Fédéralistes et Républicains se superpose une tension entre deux autres orientations : la première est la vertu républicaine, revendiquée par les deux partis ; la seconde consiste à accepter les jeux d’intérêts et à opposer les intérêts les uns aux autres pour les équilibrer.
Les colons puis les Américains sont confiants dans leurs capacités à surmonter les difficultés auxquelles les républiques sont traditionnellement confrontées (factions, inégalités, corruption). Cette confiance provient notamment des Lumières européennes qui ont forgé l’image d’un Nouveau Monde contrastant singulièrement avec l’Ancien, embourbé dans la féodalité, le luxe et l’artificialité. Le Nouveau Monde leur apparaît libre des distinctions et de la stratification sociales, exceptionnellement égalitaire, jeune, rustique, énergique, parfois rustre mais dénué de la corruption endémique de l’Ancien Monde41. Par exemple, Catharine Macaulay estime que les États-Unis, peu urbanisés, n’ont pas encore développé une addiction au commerce et au luxe. Jusqu’aux années 1780, elle espère que la Révolution américaine permettra aux Anglais de recouvrer leurs « libertés pratiquement perdues42 ». En 1790, elle en vient à redouter que la jeune République ne perde sa vertu et son attachement à la liberté sous l’effet de l’accroissement du commerce43.
Macaulay associe le commerce principalement au luxe et à la corruption tandis que Montesquieu, Hume et Smith perçoivent d’abord en lui une forme de compétition pacifique, préférable aux guerres et non dénuée de vertu44. Ils argumentent en faveur du libéralisme économique grâce auquel les nations s’enrichissent mutuellement45. À la fin du XVIIIe siècle, on peut distinguer une approche mercantiliste d’une approche libérale du commerce. La première est favorisée aux États-Unis par Hamilton et les Fédéralistes à partir de 1789, la seconde inspire les révolutionnaires et les Républicains. On retrouve dans Common Sense une tension entre ces deux approches : Paine lie explicitement, dans une logique mercantiliste, le commerce extérieur à l’indépendance et à la constitution d’une flotte militaire. Parallèlement, il défend le libre accès aux ports américains et présente le commerce comme un facteur de paix.
Le libéralisme propose un modèle dans lequel les intérêts s’accordent naturellement les uns aux autres ‒ la fameuse main invisible de Smith. Aux États-Unis, il est soutenu par les révolutionnaires puis les Républicains, notamment par la classe moyenne naissante46. La sociabilité libérale présuppose que les êtres humains possèdent un sens moral naturel, une sympathie et une capacité de s’ajuster les uns aux autres au cours des interactions sociales. Alors que dans la tradition républicaine, la vertu exige des formes de sacrifice pour le bien commun, la conception libérale modifie les fondations morales : la vertu perd son caractère austère, martial et culturel (acquise par l’éducation) pour devenir une disposition naturelle.
Au modèle libéral s’ajoute l’architecture constitutionnelle. Dans un précédent article47, nous avons vu que la philosophie de Montesquieu, notamment la séparation des pouvoirs, induisait la promotion du jeu des intérêts ainsi qu’une dévalorisation de la vertu. Les Américains, influencés par Montesquieu, conçoivent des institutions, des lois et des directives (fédéralistes ou républicaines) qui illustrent concrètement la bascule où l’équilibre politique repose davantage sur le jeu des intérêts que sur la vertu, alors même que celle-ci apparaît toujours centrale aux yeux des acteurs. Les textes n° 10 et 51 des Federalist Papers, étudiés plus haut, illustrent particulièrement ce point.
Inspirée par les philosophies européennes des XVIIe et XVIIIe siècles, la Révolution américaine engendre un espoir démocratique, sous-tendu par les concepts d’égalité, de consentement et de pouvoir légitime. Parallèlement, le libéralisme offre une solution pacifique aux conflits au travers d’une coordination naturelle des intérêts. Une décennie plus tard, la Constitution propose une autre forme de régulation des intérêts, politique, au travers de la représentation, de la séparation des pouvoirs et de divers contrôles institutionnels. Au terme de ces événements et structurations, la vertu apparaît sous un nouveau jour : compatible avec la prospérité, le raffinement, la compétition économique et le développement national. L’idéal d’une république agraire, partagé par tous les acteurs de la Révolution, se transforme sous l’effet du commerce et des enjeux politiques nationaux. La vertu ne disparaît pas, elle devient secondaire par rapport aux mécanismes mettant en jeu les intérêts.
Notes
1 Long et Sedley, Les philosophes hellénistiques II, Flammarion, 2001, p. 413.
2 Hobbes, Léviathan, Gallimard, 2014, ch. 13.
3 Ibid.
4 Samuel von Pufendorf, Le droit de la nature et des gens, Amsterdam : Chez la veuve de Pierre de Coup, 1734, p. 174 : les droits de la nature sont fondés sur « l’inclination dominante de tous les animaux, qui les porte invinciblement à chercher toutes les voies imaginables de se conserver », et sur l’indépendance. Parce que chacun se conçoit, dans l’état de nature, comme indépendant de toute autorité, chacun « passe pour égal à tout autre ».
John Locke, Two Treatises of Government, in The Works of John Locke in Nine Volumes, vol. 4: Economic Writings and Two Treatises of Government, London, Rivington, 1824 (12th ed.), Bk II, §6: “The state of nature has a law of nature to govern it, which obliges every one: and reason, which is that law, teaches all mankind, who will but consult it, that being all equal and independent, no one ought to harm another in his life, health, liberty, or possessions . . . Every one, as he is bound to preserve himself, and not to quit his station wilfully, so by the like reason, when his own preservation comes not in competition, ought he, as much as he can, to preserve the rest of mankind”.
5 https://damiengimenez.fr/les-interets-ressorts-de-la-recomposition-sociale-dans-la-grande-bretagne-du-xviiie-siecle/#Pufendorf_une_sociabilite_naturelle_et_commerciale
6 https://damiengimenez.fr/la-richesse-comme-principe-politique-angleterre-xviie-xviiie-siecles/#Locke_la_propriete_comme_langage_politique_de_la_richesse
7 John Locke, op. cit., §15.
8 https://damiengimenez.fr/la-richesse-comme-principe-politique-angleterre-xviie-xviiie-siecles/#Locke_la_propriete_comme_langage_politique_de_la_richesse
9 https://damiengimenez.fr/conceptions-et-pratiques-modernes-de-la-liberte-et-de-legalite-politiques/#Locke_et_Montesquieu_liberte_et_egalite_juridiques
10 https://damiengimenez.fr/comment-les-interets-et-les-valeurs-ont-detrone-les-vertus-xvie-xviiie-siecles/
11 https://damiengimenez.fr/les-interets-ressorts-de-la-recomposition-sociale-dans-la-grande-bretagne-du-xviiie-siecle/#Smith_lharmonie_des_interets
12 Gordon S. Wood, The Creation of the American Republic, 1776-1787, Norton, 1972, p. 19 sq.
13 https://damiengimenez.fr/les-interets-ressorts-de-la-recomposition-sociale-dans-la-grande-bretagne-du-xviiie-siecle/#Court_vs_Country_Cour_vs_Nation
14 Gordon S. Wood, The Creation of the American Republic, 1776-1787, op. cit.
15 https://en.wikisource.org/wiki/Cato%27s_Letters/Letter_40
16 Annie Mitchell. “A Liberal Republican ‘Cato’”, American Journal of Political Science, 48, no. 3 (2004): 588–603. https://doi.org/10.2307/1519918.
17 https://press-pubs.uchicago.edu/founders/documents/v1ch2s2.html
18 https://press-pubs.uchicago.edu/founders/documents/v1ch17s8.html
19 Albert O. Hirschman, Les passions et les intérêts, 2020 (1977), p. 72.
20 Montesquieu, L’esprit des lois, Flammarion, 1979, XI, IV.
21 Ibid., XI, III.
22 Gordon S. Wood, The Creation of the American Republic, 1776-1787, op. cit., p. 8, 14, 29, 119, 153, 160.
23 Nous avons déjà souligné ce point dans l’article précédent : https://damiengimenez.fr/conceptions-et-pratiques-modernes-de-la-liberte-et-de-legalite-politiques/#Continuites_et_ruptures_de_la_revolution_americaine
24 Declaration and Resolves of the First Continental Congress, October 14, 1774, URL: https://avalon.law.yale.edu/18th_century/resolves.asp
25 https://oll.libertyfund.org/pages/1776-paine-common-sense-pamphlet
26 Gordon S. Wood, Empire of Liberty, Oxford University Press, 2009, chapter 1.
27 Jack N. Rakove, Original Meanings: Politics and Ideas in the Making of the Constitution, Vintage Books, 1996.
28 Max M. Edling, A Revolution in Favor of Government, Oxford University Press, 2003, chapter 2.
29 The Federalist Papers: https://guides.loc.gov/federalist-papers/full-text
30 Jack N. Rakove, op. cit.
31 Nombre d’auteurs estiment que le modèle républicain ne s’applique qu’aux petits États. Montesquieu mentionne toutefois que les confédérations possèdent les « avantages intérieurs du gouvernement républicain, et la force extérieure du monarchique. » Montesquieu, op. cit., IX, I. Dans le texte n° 9 des Federalist Papers, Hamilton invoque explicitement cet aspect de la théorie de Montesquieu, qu’il cite longuement, pour justifier l’application des concepts républicains au treize colonies.
32 Si l’expression « tyrannie de la majorité » est employée, semble-t-il, pour la première fois par John Adams dans sa Defence of the Constitutions of the United States of America en 1788, Madison est probablement celui des républicains anglo-américains qui « a le plus longuement et le plus intensément réfléchi au problème de la tyrannie de la majorité » : Annelien de Dijn, “Republicanism and Democracy: The Tyranny of the Majority in Eighteenth-Century Political Debate” in Yiftah Elazar and Geneviève Rousselière (eds.), Republicanism and the Future of Democracy, Cambridge University Press, 2019, p. 59–74.
33 Jack N. Rakove, op. cit., chapter 3.
34 Les critiques contemporaines récurrentes de la Cour suprême montrent à quel point ces exceptions n’étaient pas justifiées et combien elles pèsent sur le jeu politique.
35 Il réitère cette conviction dans le Federalist Paper n° 51: while all authority in the federal government “will be derived from and dependent on the society, the society itself will be broken into so many parts, interests, and classes of citizens, that the rights of individuals, or of the minority, will be in little danger from interested combinations of the majority.”
36 Gordon S. Wood, Empire of Liberty, op. cit.
37 Cité par Gordon S. Wood, Ibid.
38 Ibid.
39 Ibid.
40 Ibid.
41 Gordon S. Wood, The Creation of the American Republic, 1776-1787, op. cit., p. 97.
42 Richard Whatmore, The End of Enlightenment: Empire, Commerce, Crisis, Penguin Books, 2024, p. 120.
43 Ibid., p. 123.
44 Montesquieu, L’esprit des lois, V, VI, Flammarion, 1979 : « l’esprit de commerce entraîne avec soi celui de frugalité, d’économie, de modération, de travail, de sagesse, de tranquillité, d’ordre et de règle. »
45 Ibid., XX, II ; Adam Smith, An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations [1776], Project Gutenberg eBook no. 3300, released 1 June 2002, last updated 3 July 2025, https://www.gutenberg.org/ebooks/3300 (accessed 28 July 2026) ; David Hume, “Jealousy of Trade”, Essays: Moral, Political and Literary, Liberty Fund, Inc., 1987.
46 Gordon S. Wood, Empire of Liberty, op. cit. ; Joyce Appleby, Liberalism and Republicanism in the Historical Imagination, Harvard University Press, 1992.
47 https://damiengimenez.fr/comment-les-interets-et-les-valeurs-ont-detrone-les-vertus-xvie-xviiie-siecles/