
Une foule d’émotions peuvent se bousculer de nos jours à la vue des théâtres politiques et géopolitiques contemporains : l’indignation et la colère, attisées par les violences et les injustices qui se multiplient ; l’angoisse générée par les révolutions technologiques et l’imprévisibilité des acteurs ; la tristesse provoquée par la fragmentation des partis et la discorde nationale ; la joie suscitée par les victoires éphémères ; la lassitude entretenue par la reproduction d’autoritarismes aux accents passéistes, etc.
Depuis des millénaires, les philosophes ont souligné combien les émotions ou passions peuvent aveugler et induire en erreur. La psychologie et la psychologie sociale contemporaines prolongent ce type d’analyse en soulignant des biais ou en mettant en évidence des dérives collectives, en particulier sur les réseaux sociaux. Malgré les progrès des connaissances, il apparaît toujours difficile de prendre du recul par rapport à ce qui nous bouleverse, également par rapport à ce que nous tenons pour des évidences. C’est notamment pourquoi les analyses politiques font rarement l’unanimité.
La grille d’analyse que je propose ici s’efforce de prendre en compte les dynamiques émotionnelles. Elle se décompose en trois axes : les idéologies politiques et socio-économiques ; les idéalisations de concepts collectifs, de valeurs ou de configurations historiques ; le pouvoir entrepreneurial incarné par des dirigeants à succès. À ces trois axes, explicites dans les discours des acteurs, s’ajoute un présupposé, la valorisation de l’économie, qui constitue la toile de fond des échiquiers politiques contemporains et ne fait guère l’objet de remises en question.
Les idéologies
Les idéologies correspondent à des doctrines explicites ou semi-explicites, par exemple : libéralisme, néolibéralisme, marxisme, socialisme, nationalisme, etc. Chacune de ces doctrines fait l’objet d’une ou plusieurs théories qui fournissent une logique, un vocabulaire, des concepts et des programmes politiques. Ces théories peuvent être plus ou moins élaborées et institutionnalisées.
Plusieurs intellectuels ‒ Daniel Bell, Raymond Aron, Jean-François Lyotard, Francis Fukuyama, Anthony Giddens, etc. ‒ ont annoncé, diagnostiqué ou accompagné, sous des formes différentes, l’épuisement des grands affrontements idéologiques . Ils associaient en particulier le concept d’idéologie à ceux de marxisme et de capitalisme et anticipaient, avec la fin du communisme, celle des idéologies, ou plutôt l’acceptation d’idéologies — libéralisme, capitalisme — qui ne rencontreraient plus d’opposition majeure. Les débats porteraient alors sur la mise en œuvre pragmatique de politiques et de techniques de gouvernance au sein de démocraties soutenues par une prospérité commune.
Cependant, les controverses politico-économiques contemporaines manifestent la vitalité des soi-disant idéologies moribondes. Si le marxisme ne renaît pas de ses cendres, des oppositions de plus en plus diversifiées au néolibéralisme et au capitalisme animent les débats.
Les idéalisations
Tandis que les idéologies sont soutenues par une logique théorique qui détermine un ensemble cohérent et vise une forme d’organisation sociale, les idéalisations ne sont pas à proprement parler des doctrines, elles se situent sur un terrain symbolique : chargées d’images et d’émotions auxquelles les personnes sont attachées, elles cimentent une identité collective et, fréquemment, un ou des adversaires associés à cette identité. Elles peuvent correspondre à :
- un concept collectif : la nation, le peuple, la civilisation, la République, l’Occident, etc.
- des valeurs : liberté, émancipation, souveraineté, progrès, ordre, etc.
- une configuration historique : la révolution, l’âge d’or, l’empire, etc.
Les idéologies, bien entendu, ne sont pas imperméables aux idéalisations : elles reposent le plus souvent sur des idéalisations qui constituent des présupposés ou postulats théoriques, parfois implicites.
Par exemple, le libéralisme idéalise les valeurs universelles, la démocratie constitutionnelle, la société ouverte ou le progrès rationnel ; le nationalisme idéalise le peuple, la patrie, la souveraineté ou un âge d’or ; le marxisme idéalise le matérialisme économique, l’émancipation, la conscience de classe ; les extrêmes droites antilibérales peuvent idéaliser la communauté, l’ordre civil ou la renaissance nationale.
Les idéalisations ne se réduisent donc pas aux idéologies, elles les infusent et impulsent des dynamiques émotionnelles.
Le pouvoir entrepreneurial
Le pouvoir entrepreneurial se distingue des idéologies et des idéalisations parce qu’il est orienté par des intérêts proprement économiques, tandis que les idéologies et les idéalisations agissent d’abord au niveau des représentations politiques. Il décrit la logique d’action d’acteurs poursuivant le succès dans leurs entreprises économiques, la reconnaissance associée, une position dominante pour leurs firmes, ou la valorisation de leurs actifs.
Cette catégorie analytique me paraît plus appropriée que celle d’oligarchie, car cette dernière, que nous tenons d’Aristote, désigne, à l’origine, des personnes qui participent au gouvernement1. Or les dirigeants d’entreprise ‒ Musk, Zuckerberg, Bezos, Thiel, etc. ‒ qui s’efforcent d’influer sur la politique sont, dans une large mesure, guidés par leurs intérêts personnels et par ceux des entreprises qu’ils dirigent, ce qui ne les empêche pas d’être animés également par des idéologies et des idéalisations.
La notion de pouvoir entrepreneurial permet en outre d’expliquer la plasticité idéologique apparente de ces dirigeants : ils peuvent défendre une idéologie ponctuellement (libéralisme, nationalisme) dans la mesure où celle-ci va dans le sens de leurs affaires.
La toile de fond
Nous dégageons donc ici trois dimensions d’analyse des échiquiers politiques contemporains :
- Les idéologies structurent les discours politiques.
- Les idéalisations créent des liens affectifs et des antagonismes.
- Le pouvoir entrepreneurial définit des stratégies dictées par les intérêts économiques.
La troisième dimension montre que certaines entreprises, par leur taille et par les bénéfices qu’elles génèrent, produisent des acteurs capables de contribuer à définir une politique nationale. Elle ne va toutefois pas jusqu’à mettre en évidence la valeur extraordinaire accordée à l’économie par les sociétés contemporaines, qui constitue aujourd’hui la toile de fond des échiquiers politiques2. Si des idéologies s’opposent les unes aux autres (capitalisme vs socialisme, libéralisme vs protectionnisme), elles le font le plus souvent dans un langage qui ne remet pas en question la poursuite commune de la prospérité économique. Or cette poursuite se heurte à des bouleversements technologiques, à la concurrence internationale et à des limites environnementales. C’est pourquoi cette toile de fond m’apparaît comme la trame des dissensions politiques, une trame qui demeure, jusqu’à présent, dans le registre des évidences tacites.
Notes
1 Cf. https://damiengimenez.fr/de-lantiquite-a-laube-des-revolutions-modernes-le-commerce-a-t-il-favorise-legalite/
2 Voir à ce sujet ma série d’articles sur la valorisation de l’économie et celle sur les rapports entre démocratie et économie.