Le trumpisme est un symptôme, non la pathologie

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Image générée avec ChatgGPT

Depuis l’investiture de Trump pour un second mandat, il y a un an, le monde a changé : au lieu de « Make America Great Again », ses mesures arbitraires, souvent violentes, ont donné du pays une image de plus en plus haïssable, transformant le rêve américain en cauchemar. En se comportant en tyran, il accroît les chances des démocrates de remporter les élections de mi-mandat de 2026. Et l’on peut espérer qu’il sera bridé après ces élections. Mais même dans cette hypothèse, le basculement géopolitique tectonique qui se déploie ne s’arrêtera pas, car le trumpisme est l’une des manifestations d’une transformation civilisationnelle profonde.

Cette transformation civilisationnelle concerne la manière dont l’économie s’est instituée comme principe politique1 au XVIIe siècle, puis comme grammaire sociale2 au XIXe. Sa centralité est devenue si évidente qu’il est difficile de prendre du recul et de l’apercevoir comme telle. Le plus souvent, on la critique à travers le prisme du capitalisme ou du libéralisme ; ce faisant, on oublie souvent que le socialisme, lui aussi, s’est organisé autour de la quête de croissance. Or, depuis les années 1980, le ralentissement progressif de la croissance occidentale, la concurrence des pays asiatiques, l’automatisation des processus de production ou la montée des inégalités sapent les promesses d’une prospérité partagée3.

Dans ce contexte, les mouvements d’extrême droite, dont MAGA, apparaissent comme des formes de conservatisme extrême qui ressemblent au fascisme. Les États-Unis connaissent en effet une hausse d’agissements qui font écho au cœur du fascisme tel que le définit Robert Paxton4, à savoir « une forme de comportement politique marquée par une préoccupation obsessionnelle pour le déclin, l’humiliation ou la victimisation de la communauté, et par des cultes compensatoires de l’unité, de l’énergie et de la pureté ». Le fascisme tend à abandonner les libertés démocratiques et à poursuivre « au moyen d’une violence rédemptrice et sans aucune contrainte éthique ou juridique, des objectifs d’épuration interne et d’expansion externe ». Pourtant, Paxton souligne aussi des différences intéressantes entre fascisme et autoritarisme : ce dernier ne réduit pas « la sphère privée à néant » ; il accepte des groupes tels que des notables locaux, des cartels économiques, des familles ou des Églises. De plus, les dirigeants autoritaires recherchent un « un État fort mais limité5. »

Même si Trump invoque la « nation » comme symbole d’unification et de gloire, souvent contre des ennemis accusés d’alimenter un prétendu déclin, il la regarde à travers un prisme économique, comme un tremplin vers la création de richesse. Dans cette perspective, la puissance s’enracine dans la force économique, et celle-ci, en retour, sécurise la richesse. Le pouvoir apparaît donc comme une conséquence de l’économie, et non l’inverse. Cela est formulé explicitement, par exemple, dans la Stratégie de sécurité nationale de 20256 : « L’économie des États-Unis est le socle du mode de vie américain, qui promet et procure une prospérité largement partagée, favorise la mobilité sociale ascendante et récompense le travail. Notre économie est aussi le socle de notre position dans le monde et la base indispensable de nos forces armées. »

La centralité de l’économie est explicite dans ces lignes. Paradoxalement, Trump a pris des mesures qui semblent aller à rebours de la croissance : ses droits de douane, qui alimentent l’inflation ; ses coupes dans les budgets de l’éducation et de la recherche, qui entravent l’innovation ; ou encore son agressivité géopolitique, qui n’est pas commerciale. Ses politiques mercantilistes renvoient à des époques fondamentalement différentes de la nôtre, lorsque des empires dominaient le monde et que chacun jouissait d’un degré plus élevé d’indépendance économique. Elles s’accordent mal avec un monde globalisé, dans lequel chaque pays dépend économiquement des autres. En outre, elles ignorent le fait que les technologies érodent la destruction créatrice : elles ne garantissent plus, comme elles l’ont largement fait aux XIXe et XXe siècles, une croissance durable7.

L’extrême droite reflète une attitude dans les pays occidentaux : le déni d’un monde multilatéral – un monde où le rapport de force mondial se déplace vers l’Est et le Sud.8 Ce déplacement est structurel et il est peu probable qu’il s’inverse ; ce qui reste un choix, c’est la manière dont les pays occidentaux y répondent. Si les dirigeants réagissent en refusant les limites, en exigeant un avantage unilatéral ou en traitant leurs alliés de façon paternaliste, ils affaiblissent la crédibilité même des arrangements qui ont contenu la rivalité. Dans cette configuration, les tensions peuvent se multiplier : la dissuasion devient plus difficile à piloter, les perceptions erronées se renforcent, et la confrontation économique déborde sur les postures de sécurité. La conséquence serait un système international plus fragile, dans lequel les crises locales ont davantage de chances de s’envenimer parce que les garde-fous sont plus faibles.

Quoi qu’il arrive, l’actualité montre que l’économie – qui, depuis le XIXe siècle, a généré de la prospérité et favorisé, dans une certaine mesure, la démocratie – pourrait devenir le fossoyeur de celle-ci ; ce sera le sujet de ma série d’articles de 2026. Le ralentissement économique, l’automatisation et la montée des inégalités alimentent les angoisses sociales et les conflits de répartition des richesses. Dans le même temps, la concurrence mondiale permet à des responsables politiques de balayer ces contraintes structurelles ou leurs effets, d’esquiver la reconfiguration du rapport de force mondial, et de désigner des pays étrangers comme boucs émissaires, y compris d’anciens alliés. Ce contexte nourrit l’instabilité géopolitique et, sur le plan intérieur, la montée des mouvements d’extrême droite, notamment le trumpisme : ils ne sont pas la pathologie, mais le symptôme du déni d’une évolution globale.

Notes

1 https://damiengimenez.fr/la-richesse-comme-principe-politique-angleterre-xviie-xviiie-siecles/

2 https://damiengimenez.fr/utilite-travail-distribution-une-nouvelle-grammaire-du-social-xixe-siecle/

3 https://damiengimenez.fr/comment-les-technologies-essoufflent-la-destruction-creatrice/

4 Robert O. Paxton, “The Anatomy of Fascism”, Alfred A. Knopf, 2004, p. 218.

5 Ibid., p. 217.

6 https://www.whitehouse.gov/wp-content/uploads/2025/12/2025-National-Security-Strategy.pdf

7 https://damiengimenez.fr/comment-les-technologies-essoufflent-la-destruction-creatrice/

8 Là encore, la Stratégie de sécurité nationale de 2025 est explicite quant à la domination américaine : « Nous voulons […] l’armée la plus puissante, la plus létale et la plus avancée technologiquement au monde pour protéger nos intérêts […] Nous voulons l’économie la plus forte, la plus dynamique, la plus innovante et la plus avancée au monde. […] Nous voulons la base industrielle la plus robuste au monde […] le secteur de l’énergie le plus robuste, le plus productif et le plus innovant au monde […] rester le pays le plus avancé et le plus innovant sur les plans scientifique et technologique […] maintenir le “soft power” inégalé des États-Unis, grâce auquel nous exerçons une influence positive dans le monde entier, au service de nos intérêts. »


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